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Hommage : Jean Samuel Hendje Toya ou l’Humanisme protestant

Difficile de tracer la trajectoire intellectuelle et sacerdotale de l’ancien Président général de l’Eglise évangélique du Cameroun (Eec) loin du concept de l’humanisme protestant. L’humanisme est rentré dans le langage courant comme une certaine forme d’altruisme et de bienveillance.

Il faut pourtant dépasser cette conception romantique pour cerner toute la portée de l’humanisme et son sens dans la vie de l’illustre disparu. De fait, l’humanisme est un courant fort du mouvement de la Renaissance, qui lui-même puise son essence dans une Europe minée par les famines, les épidémies (la peste noire) et les guerres (la guerre de cent ans, la guerre de trente ans, etc.).

L’Europe d’alors, soumise au cléricalisme, se tourne vers l’Eglise pour comprendre ce qui lui arrive. Les prélats se réfugient derrière une punition de Dieu pour expliquer la crise. Pas du tout convaincus par ce raisonnement scolastique un peu trop formaliste et spéculatif, des esprits éveillés, qu’on nommera plus tard humanistes, qualifient la réponse de l’Eglise de simpliste et de fuite en avant.

Ces impertinents (pour cette époque) privilégient l’étude des textes anciens issus de l’Antiquité grecque et latine pour comprendre la crise qui secoue l’Europe. C’est la naissance de l’humanisme, mot issu du latin « humanitas », désignant l’étude des langues anciennes que sont le latin et le grec. La curiosité intellectuelle, l’esprit critique, la promotion de la connaissance, le libre accès au savoir, la religion et la foi en l’homme sont les principaux attributs des humanistes.

Jean Samuel Hendje Toya était un humaniste. Il a consacré toute sa vie au savoir encyclopédique, au sens noble du terme. Sa curiosité intellectuelle, son avidité de connaissance, sa singulière maîtrise de l’histoire des idées, sa liberté de pensée, son multilinguisme (il s’exprime couramment en français, anglais, swahili, allemand, grec et latin) et l’érudition de ses prêches sont les traits les plus fédérateurs de sa personnalité.

Son option pour la connaissance fera de lui le tout premier pasteur de l’Eec à soutenir une thèse de doctorat à la Faculté de théologie protestante de Yaoundé, devenue Université protestante d’Afrique centrale. Sa thèse de doctorat, soutenue en 1995, porte sur le thème : Eglise et politique, perspectives eschatologiques des enjeux d’une cohabitation. Son directeur de thèse, le révérend professeur Michael Bame Bame, systématicien craint et respecté du milieu universitaire de l’époque, de regrettée mémoire, ne s’empêchera pas de qualifier le jeune docteur de « diamant brut » au terme de la soutenance.

Démarre alors une carrière de chercheur qui le conduira aux quatre coins du monde, de l’Allemagne au Congo, en passant par Israël, les USA, la France, le Benin, le Sénégal, la Tanzanie, pays dans lequel il réside pendant près de 12 ans au poste de Secrétaire exécutif de la Mission évangélique unie. Jean Samuel Hendje Toya multiplie également des conférences à travers le monde.

A chaque fois, son érudition déconcertante marque les esprits. Il me souvient cette brillante présentation du 12 juillet 2013 au Palais des Congrès de Yaoundé lors du Premier congrès de l’Union internationale des associations patronales chrétiennes (Uniapac). Le conférencier a séduit par son brillant exposé sur l’éthique dans les affaires.

Les nombreux étudiants qu’il a enseignés sont unanimes sur la qualité de ses enseignements, mais surtout sa presque mystérieuse culture générale. « C’est un enseignant extraordinaire qui vous ballade aisément de la médecine à la mécanique, en passant par l’économie, la géopolitique, la physique, l’histoire des idées, les arts, les sciences politiques ou le droit. », confie un ancien étudiant de la Faculté de théologie protestante de Ndoungué. « Il m’a toujours semblé que ce papa avait une puce dans le cerveau », renchérit un pasteur de l’Eec.

Normal ! Jean Samuel Hendje Toya était un humaniste, qui plus est spécialiste de la théologie systématique. Cette « théologie carrefour » requiert pour son étude les aptitudes suivantes : intégrité herméneutique, pertinence éthique, cohérence doctrinale et maîtrise de l’histoire des idées et des religions. Le savoir hendjéen s’irradiait avec une singulière finesse de toutes ces aptitudes.

L’humaniste protestant

Jean Samuel Hendje Toya était un humaniste protestant. Fils d’évangéliste, son périple à travers les presbytères où la mission appelait son père n’a pas été une simple promenade de santé. C’est le temps pour lui de polir une foi chrétienne mue dans une éthique protestante et une rigueur extraordinaire dans le travail.

En réalité, sa curiosité intellectuelle n’a d’égale que sa foi en Dieu manifestée dans la personne de Jésus-Christ. Sa vie et son œuvre intellectuelle se meuvent dans une permanente dualité de la foi chrétienne et de l’érudition scientifique. En cela, il nous offre, dans la quête permanente du Salut, l’option de la nécessité d’allier raison et foi.

L’obscurantisme religieux contre lequel s’insurgeaient les réformateurs protestants trouve dans la personne de Jean Samuel Hendje Toya un pourfendeur de la première heure. A la place, il suggère la philosophia christi du célèbre Erasme, à cheval entre la grande souveraineté d’esprit et le respect scrupuleux pour la foi chrétienne.

Son humanisme protestant puise également dans le concept de la pansophia. Cette sagesse universelle chère au pasteur protestant Jean Amos Comenuis, père de la pédagogie moderne, est le ferment idéologique de la vie d’enseignant de Jean Samuel Hendje Toya. Comme Comenius, l’ancien Président de l’Eec manifestait un intérêt notable pour la formation holistique des hommes.

En témoigne le projet de réforme de la Faculté de théologie protestante de Ndoungué qu’il initie dès son retour au Cameroun en 2008. Il est également l’artisan de l’Université technologique du cinquantenaire (Utec) de Douala. Jean Sam, comme l’appelaient affectueusement ses congénères, militait pour que « tout soit enseigné à tous ! », comme le martelait Cormenius.

Jean Samuel Hendje Toya a sollicité le suffrage de l’Eec en 2017 pour participer au processus de prise de décisions au sein de son église. Son programme politique séduit par sa pertinence et l’église le plébiscite au poste de Président général. Incompris et combattu, son élection a débouché sur une crise qui a menacé l’équilibre de l’église et altéré sa vitalité. Mais dans son élan d’humaniste protestant, il choisit, le 15 décembre 2021, de renoncer à son mandat par souci de paix.

Si sa présence était une menace pour la paix de l’Eec, son vœu de paix renouvelé le 5 juin dernier au cours d’un prêche prophétique en la paroisse du cinquantenaire à Douala s’accomplit dix jours après par son décès. Le scénario en rappelle un autre : à l’ascension, Jésus Christ promet le Saint-Esprit à ses disciples. La promesse s’accomplit dix jours après (la pentecôte). Que penser et que dire de cette curieuse similitude ? Ça m’étonnerait que ces coïncidences soient anodines. Toutefois, pour que Jean Samuel Hendje Toya n’ait pas vécu et combattu en vain, pérenniser sa mémoire c’est tirer des leçons de sa vie.

Son projet d’église, document qu’il rédige et présente à l’Eec comme programme politique de sa campagne en 2017, n’a malheureusement pas été exploité. Pourtant, ce document est porteur d’une grande vision pour l’Eglise évangélique du Cameroun. Pour que Jean Samuel Hendje Towa n’ait pas travaillé en vain, je formule le vœu que la vision ambitieuse contenue dans ce projet d’église irradie les générations futures. Ne serait-ce pas une bien meilleure manière de lui rendre hommage ?

Je m’honore de mon engagement à ses côtés au plus fort de la crise post-électorale au sein de l’Eec. Ma conviction était celle de soutenir un pasteur expérimenté, un érudit affermit et un manager éprouvé. Malgré les décennies qui le séparaient de moi, nous avons développé une complicité inédite. J’avais alors l’opportunité de côtoyer une référence de l’humanisme protestant en Afrique. Son départ est une énorme perte. Puisse le bon Dieu susciter de nombreux autres Hendje Toya à travers le continent. Que son âme repose en paix.

Par Magloire Tchepmo, chrétien de l’EEC

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