Dévaluation du Franc CFA : chronique d’un chantage inacceptable du lobby extractif (TRIBUNE)

Cameroun Actuel
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Par un simple mémo d’analyse financière, la banque d’affaires américaine Citigroup (Citi) vient de jeter un pavé dans la mare des économies d’Afrique centrale en « recommandant » une dévaluation du Franc CFA. Face à l’émoi général, le Gouverneur de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), Yvon Sana Officiel, a dû promptement réagir pour éteindre l’incendie : non, la dévaluation n’est pas à l’agenda.

Par Sob Amyn Fouejeu

Ne nous y trompons pas. Derrière les paravents d’une prétendue expertise technique, cette sortie de Citigroup n’a rien d’une analyse neutre. Elle est l’arme de riposte massive des multinationales pétrolières, Gazières et minières contre la souveraineté monétaire de la CEMAC.

UNE RIPOSTE BOURSIÈRE CONTRE LA RECONQUÊTE DE NOS DEVISES

Pour comprendre le timing de cette note alarmiste, il faut regarder la réalité des flux financiers. Quelques semaines avant la sortie de Citigroup, la BEAC a pris une décision historique : l’augmentation progressive du taux obligatoire de rapatriement des devises issues des secteurs extractifs. Bloqué à un taux initial de 35 %, ce plancher passera obligatoirement à 50 % dès le 1ᵉʳ janvier 2027, pour atteindre 70 % au 1ᵉʳ janvier 2028].

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Les devises (dollars, euros) obtenues par la vente du pétrole camerounais, gabonais ou congolais ne pourront plus dormir indéfiniment dans des paradis fiscaux ou sur des comptes occidentaux. Elles devront être rapatriées dans les banques de la sous-région pour irriguer notre économie.

Touchées au portefeuille par cette offensive réglementaire, les multinationales anglo-saxonnes ont trouvé en Citigroup leur porte-voix pour agiter le chiffon rouge de la dévaluation et faire reculer l’autorité monétaire régionale.

L’IMPASSE DES FONDS DES : 6 000 MILLIARDS SÉQUESTRÉS À L’ÉTRANGER

Cette mesure de force de la BEAC, consistant à taxer 70 % des flux courants d’ici 2028, n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat direct de l’échec cuisant de près de sept années de négociations infructueuses, entamées en 2018 sous l’égide de la direction Afrique de l’American Chamber of Commerce (AmCham).

Le cœur du litige portait sur le rapatriement des Fonds de Restauration des Sites (RES). Ces provisions financières, légalement constituées par les pétroliers pour réhabiliter l’environnement après l’exploitation des gisements, représentent une somme vertigineuse : environ 6 000 milliards de FCFA (soit près de 10 milliards de dollars). Ce trésor dormant à l’étranger équivaut à la quasi-totalité des réserves de change officielles de toute la CEMAC (estimées à 6 769 milliards de FCFA).

Pourquoi les négociations ont-elles échoué ?

Parce que les multinationales, appuyées par les milieux financiers américains, ont posé une condition inacceptable : que la BEAC renonce à son immunité juridique d’exécution.

Elles exigeaient le droit de pouvoir saisir les actifs de notre banque centrale devant des tribunaux occidentaux en cas de litige. Face au refus légitime du Gouverneur de brader cette parcelle de souveraineté, et devant l’impossibilité de récupérer ce stock de 6 000 milliards de FCFA, la BEAC a réorienté sa stratégie en avril 2026. Elle a exclu les fonds RES des discussions collectives pour passer à des négociations bilatérales État par État, tout en assommant les flux courants avec le futur taux de 70 %.

C’est ce sursaut de dignité que Citigroup tente aujourd’hui de punir.

LES DEUX POIDS, DEUX MESURES DES PLACES FINANCIÈRES INTERNATIONALES

L’argument selon lequel exiger le rapatriement des devises extractives justifierait une dévaluation est un mensonge économique flagrant. Il suffit de regarder comment fonctionnent les autres grandes économies africaines pour constater un flagrant « deux poids, deux mesures ».

En zone BCEAO (Afrique de l’Ouest), la réglementation des changes impose le rapatriement théorique de 100 % des recettes d’exportation auprès des banques locales.

En Algérie, l’État encadre de façon quasi-militaire le secteur des hydrocarbures via la Sonatrach, exigeant un rapatriement total et immédiat des pétrodollars.

Au Nigéria ou en Zambie, les banques centrales imposent régulièrement le retour de l’intégralité des devises issues du brut ou du cuivre pour stabiliser leurs marchés intérieurs.

Dans aucune de ces économies, l’affirmation de la souveraineté sur les ressources naturelles n’a déclenché des appels au sabotage monétaire de la part de Citigroup.

Pourquoi la CEMAC devrait-elle être la seule région condamnée à voir ses richesses s’évaporer à l’étranger sous peine de châtiment financier ?

LES CONSÉQUENCES CATASTROPHIQUES D’UNE DÉVALUATION IMPOSÉE

Céder au chantage de Citigroup et dévaluer le Franc CFA dans la conjoncture actuelle serait un arrêt de mort économique et social pour la sous-région.

Une inflation importée foudroyante : Nos économies importent une part massive de leurs biens de première nécessité (médicaments, blé, riz, intrants agricoles). Dévaluer de moitié la monnaie doublerait instantanément le prix de ces produits à l’importation, plongeant les classes moyennes et populaires urbaines (de Yaoundé à Libreville, en passant par Douala ou Brazzaville) dans une précarité extrême.

L’asphyxie par la dette : Une part prépondérante de la dette des États de la CEMAC est libellée en dollars ou en euros. Une dévaluation alourdirait mécaniquement le montant des remboursements en monnaie locale, étranglant les budgets publics au détriment des investissements dans la santé, l’éducation et les infrastructures.

Le renchérissement du crédit : Le marché des titres publics de la CEMAC, où la dette des États a déjà bondi de 26 % pour atteindre plus de 9 450 milliards de FCFA, verrait ses taux d’intérêt exploser. Emprunter deviendrait prohibitif pour nos gouvernements.

CONCLUSION : DÉNONCER LA MANŒUVRE, TENIR LE CAP

La note de Citigroup n’est pas une prévision économique, c’est une manœuvre d’intimidation politique. Elle vise à maintenir la CEMAC dans un statut d’économie de comptoir où l’Afrique fournit les ressources, où l’Occident garde les devises, et où les populations locales subissent l’inflation.

En brandissant le spectre de 1994, Citigroup espère faire paniquer les chefs d’État de la sous-région pour qu’ils fassent reculer la BEAC sur la réglementation des changes. Les fondamentaux de la CEMAC sont pourtant solides, avec des réserves couvrant plus de 4 mois d’importations, loin de l’agonie financière d’il y a trente ans.

Il est temps de faire bloc derrière notre banque centrale, de refuser ce diktat, et d’affirmer haut et fort que la souveraineté monétaire de l’Afrique centrale n’est pas à vendre aux intérêts des cartels financiers.

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