Dans ce pays, un dossier ne s’ouvre pas, un marché ne s’attribue pas, un décret ne sort pas sans que la même question circule à voix basse. Elle précède le contrat, la nomination, la signature, le virement : « Ma part, c’est combien ? ».
La rétro-commission est devenue une institution parallèle, avec ses intermédiaires, ses barèmes et son silence. Elle ne produit aucune route, aucun hôpital, aucun salaire, mais elle ponctionne chacun d’entre eux. L’affaire du carburant de la police, qui éclate cette semaine, en est l’illustration la plus fraîche.
I. Un mécanisme simple, un coût immense
Le principe est connu. Une entreprise obtient un marché à un prix gonflé, ou un fournisseur est payé pour des volumes que personne ne contrôle. Une partie de la différence revient discrètement à ceux qui ont décidé. L’État paie plus cher pour moins de qualité, et le contribuable règle la facture deux fois, en impôts puis en services défaillants.
Selon la presse, le Cameroun perd chaque année près de 400 milliards de FCFA à cause de la corruption et des détournements de deniers publics.
II. Chronologie : vingt ans de scandales, peu de leçons
Juillet 2014, les avions chinois.
Au Sénat, le député Jean-Michel Nintcheu s’interroge sur un écart de plus de 20 milliards de FCFA dans l’achat de deux avions MA-60, qu’il attribue à une possible rétro-commission. Il s’agit d’une accusation parlementaire, jamais tranchée publiquement par la justice.
Le barrage de Memve’ele.
Selon des informations attribuées à Mediapart, un avocat a déclaré aux enquêteurs français que Franck Ping aurait touché 7 millions de dollars de commissions sur ce projet.
2016, l’affaire MagForce.
Un scandale éclate en France autour de rétro-commissions présumées dans des achats de matériel militaire auprès du fournisseur MagForce. L’alerte vient de l’étranger, pas des institutions camerounaises.
30 juillet 2018, la pénétrante Est de Douala.
Le journal L’Indépendant révèle de possibles rétro-commissions dans l’attribution du tronçon à une société chinoise, document à l’appui. Un acteur de la société civile saisit le Premier ministre pour réclamer une enquête en urgence.
31 janvier au 5 mars 2019, l’étau se resserre.
Une interdiction de sortie du territoire vise l’ancien ministre de la Défense Edgar Alain Mebe Ngo’o, son épouse et d’anciens collaborateurs, dans le cadre du dossier MagForce. Le 5 mars, il est placé en garde à vue au Tribunal criminel spécial.
Le contrat Defex.
La justice espagnole soupçonne un ancien dirigeant commercial de l’entreprise de crimes économiques liés à un contrat de plus de 64 milliards de FCFA avec le Cameroun, qui aurait généré des rétro-commissions.
2022-2023, les premiers signaux sur le carburant.
Des documents budgétaires du ministère des Finances, datés d’août 2022 et de mai 2023, mentionnent déjà une « dette flottante » liée à la consommation de carburant de la police, avec un besoin de réconciliation entre la Sonara et la DGSN. Dès cette période, l’alerte était écrite noir sur blanc.
31 janvier 2023, le verdict Mebe Ngo’o.
Le Tribunal criminel spécial le condamne à 30 ans de prison ferme pour détournement de fonds publics, corruption, blanchiment aggravé et prise d’intérêt. Son épouse écope de 10 ans pour complicité.
2024, la solution de contournement.
Le ministre de l’Eau et de l’Énergie indique avoir reçu en 2024 des instructions pour engager un opérateur chargé d’approvisionner la DGSN en urgence, dans l’attente de la reconstitution des stocks épuisés. Un remplacement de 5 860 m³ consommés entre 2022 et 2023 a été effectué pour 4,875 milliards de FCFA. Ce montant reste impayé, malgré l’engagement, la liquidation et l’ordonnancement.
6 octobre 2026, le constat officiel.
Selon le ministère, la consommation de carburant de la DGSN atteint 22 765 m³ à cette date, pour plus de 21 milliards de FCFA. La SCDP déclare ne plus pouvoir satisfaire les prélèvements. Le ministre propose de rattacher la DGSN au circuit d’approvisionnement des corps de défense, assuré par Tradex.
9 octobre 2026, le volet judiciaire.
Le commissaire divisionnaire Henrick Walter Elouna est présenté au Tribunal criminel spécial, tandis qu’une cinquantaine de policiers restent entendus dans une affaire portant sur un détournement présumé de près de 40 milliards de FCFA. À ce stade, les autorités n’ont pas communiqué officiellement sur les chefs d’accusation envisagés.
10 février 2026, le baromètre.
Dans l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, le Cameroun obtient 26/100 et se classe 142e sur 182, soit deux places de moins que l’année précédente.
III. Le carburant de la police : un cas d’école
Cette affaire rassemble tous les ingrédients du système.
– Un secteur opaque.
Le carburant d’une administration de sécurité se commande, se livre et se consomme loin des regards.
– Un montage de contournement.
Quand les stocks stratégiques s’épuisent, on recourt à un opérateur privé par convention d’urgence. La dette, elle, ne bouge pas.
– Des chiffres qui ne concordent pas.
Le ministère documente une dette de plus de 21 milliards. La presse évoque un préjudice présumé d’environ 40 milliards. La différence est précisément ce que l’enquête doit expliquer : consommation réelle, volumes fictifs, prix, destinataires.
– Une alerte ignorée pendant quatre ans.
Si les signaux datent de 2022, qui a laissé prospérer la dérive ?
– Une question de fond.
Qui a profité du système ?
IV. Quand la corruption s’invite à chaque guichet
Le phénomène ne se limite ni aux armées ni aux grands chantiers.
Voilà ce que beaucoup de Camerounais décrivent au quotidien :
– Le projet ne démarre que si la « part » est réglée.
– La nomination se négocie, l’avancement aussi.
– Les frais de mission, les rappels des enseignants et les pensions des retraités avancent, ou stagnent, selon ce que le bénéficiaire est prêt à lâcher.
– Même l’audience d’un ministre a parfois son tarif non écrit.
Quand le droit de chacun dépend d’un « geste », l’État cesse d’être un service public. Il devient un péage.
V. Épervier : justice ou sélection ?
L’opération Épervier a fait tomber des puissants. Mais vingt ans après, le constat est amer : quelques têtes, peu de restitutions, un système intact. Mebe Ngo’o, bras armé de l’opération pendant Le dossier de la DGSN sera le test : la justice ira-t-elle jusqu’aux bénéficiaires ou s’arrêtera-t-elle aux exécutants ?
Quand une police manque de carburant parce que l’argent du carburant s’est évaporé, on mesure ce que coûte « le mapartisme» :
la sécurité des citoyens elle-même. Le Cameroun est rançonné de l’intérieur. Cette colère n’a rien de gratuit : elle est le dernier réflexe d’un peuple qui refuse que sa dignité se négocie au pourcentage.
Par Charles Armel Mbatchou
Journaliste, analyste politique, chroniqueur, Historien d’Art

