Alors que la suspension du signal de Vision 4 sur Canal+ a provoqué une vive polémique au Cameroun, une nouvelle lecture de l’affaire vient alimenter le débat.
Dans une analyse consacrée au bras de fer entre le Conseil national de la communication (CNC), le ministère de la Communication et la chaîne de télévision, l’universitaire et spécialiste de communication publique Serge Alain Godong estime que le président du CNC, Joe Chebonkeng, serait finalement le « vrai gagnant » de cette séquence.
L’auteur récuse d’abord l’idée d’un affrontement pouvant se résumer à un simple duel entre vainqueur et vaincu. Selon lui, les conséquences de la crise doivent être appréciées à travers les rapports de force institutionnels qu’elle a révélés.
Dans son analyse, Serge Alain Godong identifie cinq points de victoire qui, selon lui, auraient renforcé la position du président du CNC.
Lire la tribune de Serge Alain Godong :
« Les cinq points de victoire de Mister Joe Chebonkeng sur l’affaire Vision 4
Universitaire, diplômé de Sciences-Po Paris – Spécialiste d’économie publique, de Communication publique et strat-ge du digital et des nouveaux médias
D’abord, tout raisonnement dialectique élémentaire devrait interdire de penser un combat, quel qu’il soit, en termes binaire : en termes de gagnant et de perdant. J’ai lu quelques textes insolites depuis hier soir sur l’affrontement CNC/MINCOM/Vision 4, tendant à établir le Président du Conseil national de la Communication (CNC) comme l’unique perdant de l’affaire. Un raisonnement de (très) courte vue, qui m’a donc forcé à faire de l’écriture ce matin sur le sujet.
Pour dire ceci – et cela pour aller aux confins d’une interprétation de type hégélien : contrairement aux apparences, Joe Chebonkeng est loin d’être le loser que certaines portraiturent avec tant de complaisance. Dans le cas d’espèce, je pense qu’il est même plutôt le vrai gagnant ; un gagnant qui a certes pris quelques coups sur la tempe et sur la nuque et s’en est sorti avec de cruelles balafres, mais un gagnant quand-même. Et voici les cinq points de victoire qui le rendent, selon moi, incontestablement meilleur dans sa position, au lendemain de cette affaire, qu’il ne l’était avant.
1 – D’avoir forcé la chaîne de télévision dénommés « Vision 4 » à dorénavant plus de (re)tenue
Oui, bien sûr que les hiérarques de cette entreprise (habituée aux polémiques et esclandres en tous genres) diront qu’ils ont mis le Président du CNC au tapis, bien sûr. Bien sûr qu’il se gargariseront du soutien explicite porté par le Ministre de la Communication en leur faveur, bien sûr. Bien sûr qu’ils établiront d’avoir toujours, à ce jour, vaincu les Présidents de CNC, bien sûr (les défaites les plus humiliantes à cet égard ayant été celles – massives – de Peter ESSOKA, particulièrement maltraité par la chaîne, à l’époque de son siège).
Mais il reste que, dans les faits, non seulement M. Chebonkeng les a publiquement blâmés, les a suspendus, a porté une attention additionnellement négative sur eux et a donc exorbités ce que les anglo-saxons appellent un effet de « shaming » sur leur marque et leurs pratiques. De façon évidente, « Vision 4 » ne s’en sort pas grandie, accentuant dans l’imagerie populaire, le sentiment d’être portée par un ensemble de connivences obscènes qui ont largement fait sa réputation et son installation dans les tissus adipeux de la concussion camerounaise.
De plus, Joe – à l’instar du plus célèbre de tous les Daltons, série de dessins animés qui a bercé l’enfance de quelques privilégiés – a sorti son Colt 45, les a flingués auprès de Canal Sat, réussissant de ce fait à obtenir de l’agrégateur français ce que personne n’avait jamais fait jusque-là : la suspension du bouquet de cette chaîne indocile et franchement irrespectueuse de toute diffusion en terre camerounaise. Cela est certes un court instant de gloire, mais c’en est un. La leçon est donc apprise pour « Vision 4 » : demain, cela peut encore se produire.
2 – D’avoir forcé le ministre de la Communication à descendre dans l’arène, pour son déshonneur
Evidemment que, au lendemain de la tempête consécutive à la mise en œuvre effective de la demande de suspension de « Vision 4 » auprès de Canal Sat, l’affaire prenait un soudain tour politique. On allait donc monter en escalier pour se situer à la marche au-dessus : le Ministère de la Communication. Lequel a fait montre d’une présomptueuse inélégance en venant s’éparpiller dans une querelle publique avec le Régulateur, alors qu’il lui revenait à lui, dans la situation, de procéder à l’écoute de pondération entre les deux acteurs.
En clair, c’était au Ministre de la Communication de jouer les « go-between » entre le CNC et « Vision 4 » (comme a fini par le faire le Premier Ministre), et non de venir s’humilier tel qu’il l’a fait dans un courrier d’une vanité exagérée et une absence de solidarité vis-à-vis d’un autre (grand) corps de l’Etat. Je ne sais pas très bien ce que le MINCOM gagnait à essayer de ratatiner ainsi le CNC, lui assener un coup de marteau sur la tête. Cela est incompréhensible.
De ce fait, c’est le CNC qui a finalement symboliquement triomphé du MINCOM, d’autant qu’il a affirmé une véritable « indépendance » de position et d’action, réussissant de sa seule impulsion à obtenir la suspension de la chaîne de télévision incriminée. Oui oui, pour faire un peu théorie des jeux, le CNC a construit à son avantage une asymétrie d’information et même de force qui a finalement contraint le MINCOM à s’établir contre lui comme un Challengeur et non comme un stratège. René-Emmanuel SADI en sort affaibli.
3 – D’avoir redonné au CNC une position charismatique, voire focale de premier plan
On sait tous que le CNC est l’une de ces petites organisations bureaucratiques sans énergie, sans cap, sans panache, et progressivement malmenée par des années de procrastination et d’errances managériales, préexistant largement à l’arrivée de Mister Joe à sa tête. Lequel Mister Joe n’a fait que les amplifier, à sa façon, et sur le linéaire désormais assumé du total démantèlement des institutions publiques nationales. Bref, faisons court : sur cette affaire, la Maison retrouve donc un peu de l’allant.
Là encore, on se la joue volontiers d’un raisonnement un peu hégélien : chaque chose se révèle toujours par la manifestation de son contraire. En somme, la beauté peut venir de la laideur, l’eau sortir de la roche, la nuit succède au jour, le chaud au froid, le bien au mal. Donc, pour être grand, il faut commencer par être petit ; pour surgir avec force dans quelque environnement, il faut en passer par la douleur voire le scandale ; pour se faire respecter, il faut poser des actes qui attirent de l’attention, quoique potentiellement insupportables.
Dans un paysage médiatique aussi foisonnant et chaotique que celui du Cameroun, où prospèrent dans des conditions que personne ne peut expliquer pas moins de 23 « chaînes de télévision » sur l’agrégateur Canal Sat (le volume-pays le plus élevé de toute l’Afrique), faire de la régulation n’a rien d’une sinécure et Mister Joe a montré qu’il peut tout à fait emprunter la voie du scandale pour en être, tout en l’assumant. Dans le champ public camerounais, quel que soit le domaine, le manque de respect s’est autant généralisé qu’une obséquieuse culture de la mendicité : à chaque pôle, des zélotes.
Dans ce naufrage, le CNC vient donc de rétablir la position de son charisme institutionnel, sa verticalité décisionnelle, son leadership, son autorité. Mister Joe a rappelé une chose qui, je le pense, a été comprise, et sera désormais respectée : il est ce que les Beti-Pahouings désignent comme un « Fang Môt », que l’anthropologue Marshall D. Sahlins appelait un « Big Man » et qu’Achille Mbembe nomme avec l’irrépressible goût du persifflage qu’on lui connaît, un « satrape ».
4 – D’avoir envoyé un message direct, dans la conscience de tous les journalistes et patrons de presse
De la grammaire silencieuse, voire secrète qu’il a établie, Mister Joe a dit ceci aux artificiers des médias : celui qui bouge, je tire. Je l’ai indiqué plus haut, nous sommes avec les Daltons. Le Colt 45 de l’homme est désormais connu, visible, et c’est une bonne chose ainsi. C’est en lisant Michel Foucault que j’ai découvert l’importance de la publicité dans l’art de la punition (« Surveiller et punir », un ouvrage que nulle personne sérieuse ne peut avoir passé sa vie sur terre sans lire !).
Le CNC a donc clairement fait entendre à ceux qui en ont l’intérêt que, dans cette affaire, c’est lui qui décide et lui seul qui punit, quoi qu’il en coûte. Les dernières volutes de fumée issue de la dernière balle de son Colt 45 flottent encore dans les airs et tout le monde a bien vu la force meurtrière de ce tir qui a cueilli « Vision 4 » de la frontière intersidérale où il croyait se situer, dans les satellites. Tous ceux qui pouvaient encore être tentés de faire les malins, de le tourner en bourrique, de se lancer dans des fantaisies de phrases irréfléchies savent désormais clairement qu’il vaut mieux y tourner les neurones par deux fois, au moins.
Certes, l’organisme a historiquement joué les croupions dans la l’endiguement de la liberté de la presse et dans sa vassalisation vis-vis des forces du moment – comme il le fit de façon si tonitruante et assez ridicule durant la dernière présidentielle – mais à l’essentiel, il a sur cette affaire rétabli avec clarté la voix de son utilité bureaucratique, voire sociale, aux confins du droit et de la morale, dans une société perdue, où le bon et le moins bon se confondent au quotidien de façon indécente et dramatique.
5 – D’avoir replacé dans le débat public la question essentielle de la morale, du droit et, par-delà, du bon goût
Le Professeur Laurent-Charles BOYOMO – éminence du secteur des sciences de la Communication – a, au soir de la montée en tension de cette affaire (suite à la lettre du Président du CNC établissant son irrespect vis-à-vis de la décision du MINCOM), produit un texte de qualité supérieure, particulièrement érudit, et donc dialectique. Certes, son angle portait prioritairement aux questions juridiques. Mais en creux, il posait aussi celle du bon goût.
Dans le sens de questionner : quelles sont les frontières que nous trouvons légitimes dans l’exercice de la liberté d’expression et qui possède la capacité d’établir les critères de violation des règles, de la morale et donc de la bienséance populaire. Sans grande hésitation, Monsieur BOYOMO ASSALA répond, c’est le CNC. Pour cela, il écrit : « L’article 6 du décret de 2012 donne au CNC la possibilité de prononcer des sanctions contre les opérateurs publics et privés et les professionnels de la communication sociale : notamment suspension temporaire d’activité ou interdiction définitive d’activité ».
De ce fait, chacun a donc pris position dans cette affaire et chacun a dû se prononcer sur ce qu’il pense des méthodes de cette chaîne de télévision que beaucoup – dont l’ancien président, Peter ESSOKA – ont, par le passé, critiquée du fait de sa traversée régulière de la plupart des règles de courtoisie médiatique. Nombre sont les personnalités à en avoir fait les frais, ce qui la place, assez clairement, dans le registre perpétuel des hors-la-loi. L’un des arguments invoqués par le M. SADI pour demander le rétablissement du signal consistait à dire que l’opérateur privé emploie de nombreux Camerounais ; certes.
Une justification un peu rapide, en ce sens que l’on ne saurait autoriser des centaines de milliers de personnes à piller l’or dans les zones de Kambele, Mbang et Batouri à l’Est ou laisser prospérer l’industrie des whiskies en sachat au prétexte qu’elle emploie de « nombreux Camerounais ». Auquel cas, entre les « nombreux Camerounais » employés et l’ordre aussi bien que la conscience publique, où placer le curseur ? Ces questions méritent d’être discutées, et au grand mérite du CNC et donc de Mister Joe, de les avoir ramenées à la vue de tous.

