Un an après l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, le scrutin reste au centre des controverses politiques au Cameroun. Entre contestation des résultats, accusations d’irrégularités, violences postélectorales et décès en détention de l’opposant Anicet Ekane, cette échéance électorale a laissé des traces durables dans le paysage politique national.
Dans une tribune publiée à l’occasion de cet anniversaire, le journaliste et analyste politique Charles Armel Mbatchou revient sur les circonstances du scrutin et dénonce ce qu’il considère comme un processus électoral verrouillé en amont, une restriction de la liberté de la presse et une absence de transparence dans la proclamation des résultats.
« 12 octobre 2025 – 12 octobre 2026 : un an après, le scrutin du mensonge
Il y a un an, jour pour jour, les Camerounais se rendaient aux urnes. Ils n’ont pas élu : on leur a administré un résultat.
Un scrutin verrouillé avant le premier bulletin
La partie s’est jouée en amont. Maurice Kamto, principal opposant, a été écarté de la course avec d’autres candidats, sous le prétexte d’une prétendue « pluralité d’investiture » (motif retenu pour rejeter sa candidature). On a retiré l’arbitre, puis on a invité le public à applaudir le match.
Dans le même temps, le CNC s’est mué en gendarme de l’antenne. Dès le 31 juillet, son président signait une lettre exigeant la suspension des débats politiques à compter du 27 septembre. Le journal satirique Le Popoli a été suspendu six mois pour une caricature, dans un pays classé 131e sur 180 par RSF. Le 2 octobre, le CNC remettait ça avec un nouveau point de presse sur les « irrégularités » dans le traitement de l’information. Les sorties se sont enchaînées, toujours dans le même sens : faire taire.
Ce musellement, nous l’avons vécu dans notre chair. Journalistes, nous avons appris à mesurer chaque mot, non par manque de faits, mais par excès de menaces.
Le vote, les urnes, Douala 5ᵉ
Quelque 31 000 bureaux de vote ont ouvert le 12 octobre, sous un dispositif sécuritaire massif. Puis sont venues les images. Des vidéos montrant des agents électoraux en train de bourrer des urnes ont circulé ; ni Elecam ni le ministre de l’Administration territoriale n’ont ordonné la moindre arrestation.
À Douala 5ᵉ, le 15 octobre, des mototaxis ont pris pour cible l’antenne communale d’Elecam, soupçonnée de manipuler les résultats. La version officielle ? Un électeur venu chercher sa carte aurait filmé des agents vidant les urnes et crié à la fraude. Soit. Mais quand des urnes d’une élection contestée se vident en toute discrétion pendant que le pays attend ses résultats, la question est légitime : qui a autorisé ce ménage, et pourquoi à cet instant précis ? Le préfet a répondu en interdisant toute manifestation de rue jusqu’à la prestation de serment. On a interdit la colère plutôt qu’éclairé le doute.
La proclamation : un verdict sans recours
Le Conseil constitutionnel a rejeté les dix requêtes qui dénonçaient bourrage d’urnes et intimidations, faute de preuves jugées suffisantes, sans appel possible. Le 27 octobre, il proclamait Paul Biya vainqueur avec 53,66 %, contre 35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary.
Voilà l’échec patent. Depuis vingt ans, Paul Biya dépassait systématiquement 70 %. Après 43 ans de règne, l’homme ne tient plus que par la proclamation. Un an plus tard, aucune confrontation contradictoire des procès-verbaux n’a jamais eu lieu. Un régime sûr de sa victoire les publierait tous.
Et les caciques du RDPC ? Silence. Ceux qui ont tout reçu du système n’ont pas eu un mot sur les vidéos, les morts ou les urnes. Ce mutisme est une signature.
La rue, le sang, Anicet Ekane
La contestation a embrasé Douala, Garoua, Dschang, où la maison du RDPC et le palais de justice ont été incendiés. La riposte a été létale : l’ONU a confirmé au moins 48 morts, et des sources de l’opposition en comptent 55. À Douala, un plombier de 44 ans a été touché à l’estomac par balle réelle. Le gouvernement reconnaissait lui-même plusieurs centaines d’arrestations, dont certaines au Secrétariat d’État à la Défense, un lieu où la torture a déjà été documentée. Ces interpellations ont frappé sur simple soupçon de sympathie pour le camp d’en face.
Puis il y a eu Anicet Ekane. Arrêté le 24 octobre à Douala, le président du Manidem est mort en détention au SED le 1er décembre 2025. Son parti avait alerté sur la saisie de son concentrateur d’oxygène. Le pouvoir parle de soins appropriés et d’une enquête. Cette enquête n’a jamais livré ses conclusions. Un opposant de 74 ans est mort aux mains de l’État, et personne n’a répondu de rien.
Serment, remaniement fantôme et black-out
Le 6 novembre, Paul Biya, 92 ans, prêtait serment devant le Parlement pour un huitième mandat, 43 ans jour pour jour après son accession au pouvoir, dans une capitale bouclée.
Tout cela s’est déroulé dans l’obscurité. NetBlocks a confirmé le 23 octobre une perturbation importante et continue de l’internet, qui limitait la couverture de ce qui se passait sur le terrain. Quand on coupe les écrans, on veut cacher quelque chose.
Reste l’impossible remaniement. Le 31 décembre, le chef de l’État promettait un nouveau gouvernement imminent. Neuf mois plus tard, rien n’a suivi, aucun vice-président n’a été nommé et le dernier Conseil des ministres remonte à 2015. Un pouvoir qui ne peut plus se remanier est un pouvoir qui ne se contrôle plus.
Ce que l’histoire retiendra
Elle retiendra un scrutin truqué avant d’être joué, une presse bâillonnée, des opposants écartés ou emprisonnés, des morts sans coupables, un pays coupé du monde, et un président qui gouverne en absent. Un an après, la vérité des urnes reste à rendre.
Par Charles Armel Mbatchou
Journaliste, analyste politique & Chroniqueur, Historien d’Art »

