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Rigobert Song : un héros en danger ?

Sa nomination a été accueillie cahin-caha. Porté à la tête de la sélection nationale fanion dans un concert de critiques et de polémiques, le désormais Manager sélectionneur du Cameroun a essuyé les railleries de toutes avant ces barrages de la Coupe du monde Qatar 2022, qui l’ont finalement consacré « héros national ».

Entre ceux qui l’accusaient de manquer d’expérience et de baraqua pour conduire aux destinées des Lions indomptables Seniors, et ceux qui voyaient en sa prestigieuse nomination, la main noire de Samuel Eto’o, le président de la Fédération camerounaise de football (Fécafoot), l’ancien capitaine courage coulait sur la pelouse des procès d’intention.

La défaite des Lions (0- 1) face à l’Algérie en match aller, était venue donner rai- son à ses détracteurs qui se réjouissaient de ce que leurs prophéties sont en voie de se réaliser. Mais c’était sans savoir que l’ancien coach des U23, tel un Phoenix, devait réussir l’exploit inespéré de valider le ticket qualificatif pour le Qatar.

En transmettant le fameux « hemlé » à ses poulains, « Magnan » a aussi trouvé la formule miracle pour permettre aux quintuples champions d’Afrique de s’imposer dans l’enfer de Blida (2-1) le 29 mars, alors même qu’on lui prédisait une déconfiture mémorable. Démontrant aux yeux du monde que l’expérience (professionnelle) ne suffit pas à tout et faisant mentir ceux qui l’ont moqué, critiqué si ce n’est le vomir.

Le ticket pour le Qatar en poche, Rigobert Song qui revient d’une mission de détection en Europe, revisite les séquences coupe-gorge de ce match fatidique de Blida, pose les jalons de la recons- truction de la sélection fanion et tend la main aux joueurs locaux.

Dans cet entretien réalisé par les bons soins des confrères de « Corner » et le Messager, le créateur de la théorie du « Danger » évoque également le cas de certains binationaux qui frappent aux portes de la tanière, l’affaire Joël Matip, la campagne éliminatoire de la Can 2023 et la préparation du rendez-vous Qatari où le Cameroun est attendu au moins jusqu’en demi-finales. C’est de ça qu’il s’agit !

Bonjour, comment souhaitez-vous qu’on vous appelle durant cet entretien ? « Capitaine », « Magnan », « Coach », « Capi », « Mr le manager » ?

Bonjour ! Je voudrais d’abord remercier la Fécafoot qui, à travers son magazine, me donne aujourd’hui l’opportunité de parler aux nombreux fans des Lions Indomptables. S’il faut répondre à votre question, je dirais que je n’ai pas de préférence. Je pense que chacune de ces appellations retrace parfaitement mon parcours : les années passées chez les Lions Indomptables en tant que capitaine, la relation d’amour qui me lie au peuple Camerounais, l’ancien joueur devenu entraîneur et aujourd’hui, celui qui a la lourde mais exaltante mission de diriger le staff technique de notre sélection fanion. En résumé, je prends tout (rire).

Comment vous vous sentez ?

Je me sens comme le Manager sélectionneur d’un groupe qui a réussi, grâce au travail collectif, au fighting spirit et à la discipline de groupe, à arracher sa qualification pour la Coupe du monde dans les ultimes secondes. Je suis un homme satis- fait et j’en profite pour adresser mes remerciements à tous ceux qui ont œuvré à rendre cette qualification possible.

Notamment mon formidable groupe, com- posé de joueurs déterminés et d’un staff dévoué ; le peuple camerounais qui nous a véritablement poussés au surpassement ; l’exécutif de la Fédération camerounaise de football et son président Samuel Eto’o qui, après avoir porté son choix sur nous, n’a ménagé aucun effort pour mettre l’équipe dans les meilleures conditions avec l’appui inestimable du gouvernement camerounais.

La Caf a récemment procédé au tirage au sort des éliminatoires de la Can 2023. Le Cameroun est logé dans le Groupe C avec le Kenya, la Namibie et le Burundi. Tirage facile ou difficile pour les Lions Indomptables ?

On peut penser au premier regard que c’est plutôt favorable. Mais il faut faire attention. Aujourd’hui, il n’y a plus de petites nations, surtout lorsqu’il s’agit d’affronter le Cameroun. Je dirais donc que c’est une poule assez ouverte, surtout que ces matchs vont nous permettre de mettre en place une bonne cohésion pour préparer la grande compétition, la Coupe du monde au Qatar en novembre- décembre prochains.

Rigobert Song, vous revenez du Qatar où a eu lieu le 1er avril dernier, le tirage au sort de la Coupe du monde 2022. Quel est votre avis sur la poule du Cameroun où on retrouve la Serbie, la Suisse et le Brésil ?

Je pense que tout le monde est d’accord pour dire que c’est un groupe très relevé. Le Brésil n’est pas seulement actuellement la première nation au classe- ment Fifa. C’est aussi le pays qui a le plus remporté de titres en Coupe du monde (05) et un incroyable vivier de talents à l’image de Neymar, Vinícius Júnior, ou le gardien Allison Becker.

La Suisse elle, a impressionné le monde lors de l’Euro 2021 en éliminant l’équipe de France grâce à un groupe qui est un savant mélange de joueurs expérimentés (Granit Xhaka, Xherdan Shaqiri) et de jeunes loups aux dents bien longues comme Breel Embolo). La Serbie est aussi redoutable parce qu’elle dispose d’éléments comme Dušan T adić ou Nemanja Radonjić.

Mais le Cameroun reste le Cameroun et nous sommes déterminés à démontrer qu’on ne se qualifie pas pour la 8e fois à une phase finale de Coupe du monde par hasard. Et puis, on connait assez bien certains de nos adversaires, notamment le Brésil que le Cameroun a déjà battu par le passé. Et puis n’oubliez pas, le Cameroun aime les situations de danger et vous savez « quand on sait qu’on est en danger, on n’est plus en danger. C’est quand on ne sait pas qu’on est en danger qu’on est en danger. C’est de ça qu’il s’agit ! » (Rire).

Le Cameroun dispose-t-il des moyens et des hommes pour passer le premier tour ?

Je venais de le dire, le Cameroun reste le Cameroun et comme on dit chez nous, « impossible n’est pas camerounais ». Nous avons la chance de participer pour la 8e fois à une phase finale de la Coupe du monde et je pense que nous disposons d’un bon groupe au sein duquel des joueurs expérimentés (Vincent Aboubakar, Maxim Choupo-Moting, Michael Ngadeu) encadrent les plus jeunes.

Maintenant, ils ont besoin d’avoir plus de matchs ensemble pour bien assoir la cohésion. À ce niveau, je pense que la campagne des éliminatoires de la Can 2023 va grandement nous aider. Mais je voudrais insister sur le fait que nous avons déjà un bon groupe, on l’a vu lors de la Can. Ilya néanmoins des choses à améliorer ; on a déjà fait de bonnes choses avec la qualification à Blida. Enfin, la porte de la sélection reste ouverte à tout le monde.

Comment envisagez-vous le program- me de préparation pour être dans les meilleures conditions possibles en novembre prochain ?

Mon staff est moi sommes en train de peaufiner un programme de préparation, même s’il faut reconnaître que le calendrier international serré ne va pas beau- coup nous aider . Certains championnats européens s’arrêtent en mai, d’autres en juin ; il y a les éliminatoires de la Can, ensuite il faudra trouver des matchs de préparation avec des Sparring partners qui correspondent aux qualités de nos adversaires.

Mais nous allons mettre sur pied un bon programme de préparation. Je peux déjà vous dire qu’il y aura un stage destiné aux joueurs locaux fin mai, afin de les impliquer. Parce que mon staff et moi on regarde les matchs du championnat et il y a des jeunes capables d’intégrer la sélection. Dans le même ordre d’idée, nous allons travailler avec les entraîneurs des clubs, qui seront impliqués dans la sélection de leurs différents joueurs.

Quels sont les compartiments de jeu sur lesquels il vous semble urgent de mettre l’accent ?

En tant que Manager sélectionneur des Lions Indomptables, je ne peux pas me contenter d’améliorer certains compartiments du jeu. C’est vrai qu’il y a du travail en défense et en attaque. Mais mon staff et moi-même ambitionnons d’améliorer le projet de jeu collectif de notre équipe.

Il s’agit par exemple de rendre les transmissions plus rapides ou de resserrer les lignes lors des phases défensives. Nous avons des joueurs capables d’adhérer à ce projet. Mais nous avons besoins d’avoir des doublures à certains postes, notamment les attaquants de couloir percutants.

Ces dernières années, très peu de joueurs locaux ont participé aux compétions internationales, avec Rigobert Song, quelles sont les chances de voir les locaux à Qatar 2022 ?

La sélection nationale est le regroupe- ment des meilleurs joueurs. Si les joueurs locaux font partie des meilleurs, ils seront sélectionnés pour la Coupe du monde. N’oubliez pas que plusieurs anciens Lions sont allés en Coupe du monde alors qu’ils évoluaient dans le championnat local. J’en fais d’ailleurs partie. Je pense aussi à Pierre Njanka qui avait inscrit un but mémorable contre l’Autriche en 1998.

Donc, il n’y a pas de raison pour que les joueurs locaux soient écartés. Les Camerounais doivent savoir que la sélection nationale est ouverte à tout le monde. La preuve, c’est que Souaibou Marou et Patient Wassou, deux jeunes sociétaires de Coton sport de Garoua, ont été appelés pour le match capital contre l’Algérie. Mon staff et moi vivons au Cameroun, on sillon- ne les stades afin d’observer et pouvoir dénicher le cas échéant, des éléments qui peuvent aider notre équipe.

Une de vos premières actions comme sélectionneur a été de rencontrer certains joueurs qui pourraient vous être utiles en sélection. Y a-t-il des espoirs côté binationaux ? Faut-il faire une croix définitive sur Joël Matip ?

Au lendemain de ma nomination, le président de la Fécafoot m’a permis d’effectuer une mini-tournée en Europe pour rencontrer des binationaux et d’autres joueurs qui avaient décidé pour multiples raisons de se mettre en retrait de la sélection. Je dois dire que les discussions ont été constructives dans l’ensemble. Nous sommes par exemple en discussions avec le jeune attaquant de Reims, Hugo Ekitike. Ça se passe plutôt bien.

A propos de Joël Matip, notre souhait est de le revoir un jour arborer la tunique des Lions Indomptables. Mais vous savez, la décision appartient au joueur. Il m’a demandé du temps pour pouvoir se prononcer . J’attends toujours, mais il faut savoir que je n’ai pas tout le temps. A un moment, il faut que je puisse prendre des décisions, car je suis dans l’urgence.

Revenons sur le match des Lions Indomptables à Blida. Comment avez- vous vécu cette qualification ?

Quand on a joué au football, il y a des choses qu’on ressent. J’ai ressenti à la causerie d’avant-match que les joueurs étaient impliqués et déterminés à montrer un meilleur visage que celui affiché à Douala au match aller, notamment l’engagement, la détermination et le refus du mépris. J’ai dit aux joueurs que nous étions déjà en danger, nous le savions et donc de fait on n’était plus en danger, car n’ayant plus rien à perdre. Je crois que ça s’est joué sur le plan mental et je félicite mes joueurs qui ont réagi en patriotes et en véritables Lions Indomptables.

Qu’avez-vous ressenti après le but algérien dans les prolongations qui éliminait à ce moment-là les Lions ?

A vrai dire, j’étais très serein. Comme je venais de vous dire, je sentais en nos joueurs de la détermination et je savais qu’ils pouvaient faire la différence à tout moment. Il faut encore leur tirer un coup de chapeau, car ils ont fait honneur à la réputation du Cameroun.

Et lorsque les Lions mettent le but de la victoire, quel est votre ressenti ?

Ce sont des choses qui sont difficiles à expliquer. Pierre Kunde prend le ballon pour effectuer une touche. Il veut d’abord l’effectuer longue. C’est moi qui lui dis « passe la balle à Fai Collins qui peut mettre un bon centre ». Au départ, le centre de Fai m’a paru un peu raté, mais la balle est arrivée sur la tête de Ngadeu et Karl (Toko, Ndlr) – je ne sais pas d’où il sortait – il a fait ce qu’il avait à faire. Vous pouvez imaginer la suite. Je suis très content des joueurs qui ont démontré qu’un lion reste dangereux même quand il dort.

Comment arrive-t-on à remobiliser ses joueurs après une défaite à domicile comme celle de Japoma et dans une ambiance bouillante comme celle de Blida ?

La première chose, c’est que je ne suis pas dans les réseaux sociaux pour lire et écouter tout ce qui s’y dit. Deuxièmement, je savais que nous étions en danger et que les Camerounais ne nous pardonneraient pas une élimination. Du coup, nous avons mis l’accent sur l’aspect mental. J’ai appelé les joueurs individuellement, on a échangé, ils ont compris qu’il fallait donner le tout pour le tout. Dieu merci, les choses sont venues naturellement.

On a découvert avec vous le titre de manager sélectionneur. En quoi consiste exactement votre rôle au sein de la tanière ?

En équipe nationale aujourd’hui, on n’entraîne pas seulement, on manage sur- tout. Il y a en effet des situations pour les- quelles l’entraînement ne suffit pas, c’est le discours ; un discours auquel les joueurs doivent adhérer. Je pense que c’est ce qui a fait la différence à Blida, en plus des ajustements sur le plan tactique. C’est un peu cela mon rôle, en plus d’effectuer les choix.

Qu’est-ce que le fait d’être ancien lion indomptable apporte comme plus une fois sélectionneur ? Quel apport de vos anciens coéquipiers qu’on a vu à vos côtés, à l’instar de Samuel Eto’o, président de la Fecafoot, qui vous a nommé ou de Patrick Mboma ou Raymond Kalla ?

Je voudrais, avant de répondre à cette question, remercier une fois de plus le président Samuel Eto’o qui a compris que parfois ce n’est que le footballeur qui peut mieux comprendre le problème du footballeur. Il faut avoir pratiqué pour com- prendre ce dont l’autre a besoin. La présence des anciens est une source de motivation incroyable pour les jeunes joueurs.

Voir le président Eto’o qui vient s’entraîner avec nous fait rêver les jeunes joueurs, ça les amène à se surpasser. Moi je souhaite qu’il vienne s’entraîner chaque fois avec nous, lorsque son emploi de temps le lui permet. La présence de Patrick Mboma, Souleymanou Haminou, Raymond Kalla, Augustine Simo, Rigobert Song fait que, seulement à travers le dis- cours, les joueurs se transcendent.

On en profite pour vous demander quelle est la recette de votre fameux « Hemlè » qui a fait votre réputation ?

Je pense que c’est quelque chose que j’ai toujours eue en moi. Cet état d’esprit de rage, abnégation et combativité s’est développé en raison de deux facteurs. Le premier, c’est que j’ai perdu papa très tôt, j’ai donc dû très vite apprendre à me battre contre la vie pour survivre. La seconde explication, c’est ma volonté de réussir.

Une fois que j’ai pu survivre, j’avais une telle envie de réussir, de mettre ma famille dans les meilleures conditions que j’ai dû travailler durement, mais vraiment durement. Et lorsque ma chance m’a été donnée, alors que j’étais encore très jeune, il fallait tout faire pour ne pas décevoir , donner satisfaction. Je crois que c’est cet état d’esprit qui m’a habité tout au long de ma carrière, aussi bien en club que chez les Lions Indomptables.

Vous avez récemment signé votre contrat à la tête des Lions Indomptables. Votre staff et vous êtes-vous comblés ?

Je dois dire que mon staff et moi avons tout ce qu’il faut pour être à l’aise. Le président de la Fecafoot, met un point d’hon- neur sur nos conditions de travail. Maintenant, c’est à nous de travailler.

Pour sortir, quel est votre objectif pour la Coupe du monde au Qatar ?

Vous savez, le président de la Fecafoot c’est un passionné. Sans me le signifier clairement, mais il a laissé entendre après la qualification qu’il veut traverser les quarts de finale. Ce qui signifie que notre objectif c’est au moins les demi-finales.

Un message particulier que vous souhaitez passer ?

Je vous remercie une fois de plus pour la tribune que vous m’avez offerte. J’en profite pour exhorter les Camerounais à continuer de soutenir notre équipe et nos joueurs. Je n’oublie pas le football féminin qui est en plein essor, à travers les prouesses des Lionnes Indomptables et des joueuses du championnat Féminin. Elles doivent être encouragées pour leurs efforts et les sacrifices qu’elles consentent au quotidien.

Le Messager avec le magazine Corner

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