Dix ans après que des avocats, des enseignants et des élèves sont descendus dans la rue dans les régions anglophones du Cameroun pour protester contre ce qu’ils décrivaient comme une érosion du système de Common Law et du système éducatif anglophone, le conflit qui a suivi continue de faire des victimes et de provoquer le déplacement de populations.
Les manifestations ont débuté en octobre 2016, lorsque des avocats ont contesté la nomination de magistrats francophones et l’application de certains aspects du système juridique francophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Des enseignants se sont ensuite joints au mouvement, exprimant leurs inquiétudes quant au système éducatif dans ces deux régions. La répression gouvernementale qui a suivi a contribué à l’escalade de la crise.
Dès 2017, la crise s’est transformée en un conflit armé opposant les forces gouvernementales à des groupes séparatistes réclamant l’indépendance des deux régions anglophones.
Dix ans plus tard, la violence reste une réalité quotidienne dans certaines zones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Il n’existe pas de bilan humain faisant l’unanimité. Toutefois, des estimations récentes évaluent à plus de 6 500 le nombre de personnes tuées depuis le début du conflit. L’International Crisis Group et d’autres sources ont également fait état de centaines de milliers de personnes déplacées en raison du conflit.
La violence s’est poursuivie en 2026
Le 8 septembre, des hommes armés ont attaqué l’École normale d’instituteurs (ENI) de Wum, dans la région du Nord-Ouest, tuant le commissaire principal de police Mbah Tobie Damase et enlevant cinq enseignants, selon le gouverneur de la région, Adolphe Lele Lafrique. L’attaque a eu lieu alors que les autorités évaluaient le déroulement de la rentrée scolaire 2026-2027.
Cet incident est survenu dans un contexte de préoccupations renouvelées concernant l’insécurité scolaire et les blocages imposés par les groupes séparatistes au début de l’année scolaire.
Un rapport du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) portant sur le mois d’août indiquait que la situation sécuritaire dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest restait instable, citant des attaques, des enlèvements, des opérations de type « ville morte » (blocages forcés) et des actes visant le personnel religieux.
Le conflit a eu un impact majeur sur l’éducation
Human Rights Watch a documenté des attaques perpétrées par des groupes séparatistes armés contre des écoles, des enseignants et des élèves, incluant des meurtres, des enlèvements, des menaces et la destruction d’infrastructures scolaires. L’organisation de défense des droits humains a indiqué avoir recensé plus de 70 attaques contre des écoles depuis 2017.
Les civils ont également été victimes d’exactions commises par les deux camps du conflit.
Human Rights Watch a documenté des allégations d’homicides illégaux, de détentions arbitraires et d’autres abus imputables aux forces gouvernementales, tandis que les combattants séparatistes ont été accusés de meurtres, d’enlèvements, d’extorsions, d’attaques contre des civils et d’imposition de boycotts visant les écoles et les commerces.
L’impact humanitaire dépasse la simple perte de vies humaines
Des milliers de familles ont été contraintes de quitter leur foyer, tandis que le fonctionnement des écoles, des établissements de santé, des exploitations agricoles, des entreprises et des réseaux de transport a été perturbé. De nombreux habitants ont rejoint d’autres régions du Cameroun, alors que d’autres ont trouvé refuge au Nigeria voisin.
La crise a également divisé les communautés et accru la pression sur les enseignants, le personnel de santé, les chefs religieux, les autorités traditionnelles et les organisations humanitaires opérant dans les zones touchées.
Le gouvernement a pris des mesures pour répondre à certaines des revendications exprimées lors des manifestations. En septembre et octobre 2019, il a organisé le Grand Dialogue national, axé en grande partie sur la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. L’une des décisions issues de ce dialogue a été d’accorder un statut spécial à ces deux régions dans le cadre du processus de décentralisation du Cameroun. Ce statut spécial reconnaît, entre autres, les spécificités linguistiques et culturelles de ces régions et leur confère des compétences accrues, notamment en ce qui concerne le système éducatif anglophone et les autorités traditionnelles.
Ces mesures n’ont toutefois pas mis fin au conflit armé
Les combats, les meurtres et les enlèvements se sont poursuivis, les civils se retrouvant souvent pris en étau entre les séparatistes armés et les forces gouvernementales.
Ce qui a débuté en 2016 par des manifestations liées à des revendications juridiques et éducatives a ainsi évolué en un conflit bien plus vaste et enraciné. Depuis lors, les groupes séparatistes poursuivent des objectifs politiques et militaires divergents, tandis que le gouvernement maintient sa position en faveur de l’unité du pays.
Dix ans plus tard, le conflit reste sans issue
Pour les familles ayant perdu des proches, les communautés déplacées et les enfants dont la scolarité a été interrompue à maintes reprises, cet anniversaire est moins l’occasion de marquer une date que celle de réfléchir à une crise qui dure depuis une décennie entière.
Le défi majeur demeure inchangé : trouver une solution politique capable de répondre aux griefs au cœur de la crise tout en mettant fin aux violences qui continuent de coûter la vie à des civils.

