Jean-Marc Soboth raconte Anani Rabier Bindji, « l’enfant de la Deuxième Guerre mondiale »

Cameroun Actuel
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Le journaliste Jean-Marc Soboth a rendu hommage à Anani Rabier Bindji, figure du journalisme camerounais, dans un témoignage retraçant leur rencontre et plusieurs décennies de compagnonnage dans les médias.

Jean-Marc Soboth raconte avoir fait la connaissance d’Anani Rabier Bindji il y a environ trente ans, lorsque celui-ci fréquentait les locaux du quotidien La Nouvelle Expression, à Akwa, à Douala. D’abord venu pour y publier des articles d’opinion, il s’était progressivement rapproché de la rédaction jusqu’à devenir, selon son témoignage, un chroniqueur occasionnel.

Les deux hommes n’appartenaient pas à la même génération de journalistes. Soboth décrit un homme plus âgé, à l’élégance discrète, qui maîtrisait notamment plusieurs langues camerounaises et avait déjà une longue expérience de la presse panafricaine.

Lire le témoignage de Jean-Marc Soboth :

« Témoignage pour Anani Rabier Bindji

J’ai connu Anani Rabier Bindji il y a trois décennies à Douala.

C’était une rencontre du hasard. Il venait au journal La Nouvelle Expression à Akwa-Douala pour publier des articles d’opinion.

Au passage, il devisait rapidement avec les journalistes. À la fin, parce qu’il était un jusqu’au-boutiste, il était devenu un chroniqueur occasionnel, à l’instar des Vincent Ndoumbè Doualla, Jean Takougang, Ndzana Seme, Boh Herbert Yusimbom, Suzanne Kalla Lobè

C’est que, nous ne faisions pas partie de la même génération. On ne l’avait pas connu. On découvrait cet inconnu des médias à l’élégance sobre, s’exprimant couramment en Duala, Ewondo, Eton…

À la faveur du retour au pluralisme politique des années 1990 et à la libération des médias, nous étions en effet la jeune génération qui avait pris le pouvoir éditorial dans les tout nouveaux médias dits indépendants qui, alors, se résumaient à de tabloïds populaires comme Le Messager de Pius N. Njawe, La Nouvelle Expression de Séverin Tchounkeu et Challenge Hebdo de Benjamin Zébazé.

D’autant que les médias audiovisuels privés n’étaient pas encore formellement autorisés par le régime Biya.

Anani Rabier Bindji a donc réussi à infiltrer une génération qui n’était pas la sienne. La nôtre.

Il avait pourtant l’âge de nos parents sans en avoir l’apparence. Il appartenait à la génération des Abodel Karimou (La Gazette) mais avait plutôt exercé à Paris où régnaient de grands reporters célèbres comme son congénère malgache Sennen Andriamirado.

Il avait plusieurs fois parcouru toute l’Afrique francophone. Il s’en était manifestement bâti une petite fortune. À Douala, il vivait quasiment seul dans sa grande villa de Bonabéri.

Il m’avait fait visiter sa maison quelquefois pour me faire découvrir de nombreux souvenirs, ces grandes photos encadrées avec une pléthore de chefs d’État africains avec lesquels il semblait très ami. En cela, je pense qu’il avait précédé des globetrotters comme Blaise Pascal Talla de Jeune Afrique Économie.

Même s’il était très discret sur sa vie privée, j’avais pu lui arracher quelques bouts de phrase sur sa vie conjugale à Paris notamment. Elle se serait terminée de manière chaotique, avec en l’occurrence une série de procès autour d’un divorce qui ont manqué de le ruiner.

Au moment où il travaillait pour les panafricains parisiens, Anani Rabier Bindji excellait dans le relationnel, d’où sa proximité presque amicale avec les chefs d’État africains, dont la plupart n’existent plus.

Au moment de sa reconversion dans la nouvelle presse écrite et ensuite audiovisuelle, il a laissé exploser sa passion pour le journalisme pur et dur, de manière essentiellement autodidacte.

Je ne vendais pas cher sa peau au départ.

Il s’est largement impliqué dans la création à Douala en mai 2002 du Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC) dont j’étais le premier président. J’étais évidemment surpris lorsqu’il a déclaré à la télé un jour que le Syndicat des journalistes avait été confisqué par « Soboth et ses petits copains ».

Je pense lui avoir suggéré, lorsqu’il avait l’intention de lancer l’émission La Tribune de l’histoire l’importance de travailler avec des historiens de métier et des témoins connus. Il a vite botté en touche ma prétention « académique ». Pour un journaliste travaillant bénévolement, cette perspective était utopique parce que coûteuse et complexe dans un contexte de carriérisme des enseignants d’histoire.

J’étais donc assez sceptique quant à l’avenir d’une émission où il entendait être à lui tout seul journaliste, historien et témoin principal.

C’était minimiser la mémoire phénoménale de l’enfant de la Deuxième Guerre mondiale devenu une véritable bibliothèque vivante. C’était faire fi de la détermination du gars de New-Bell et de ce sens relationnel exceptionnel qui l’ont fait traverser trois générations de journalistes – y compris celle, actuelle, qui ne nous connaît même pas! – en tant qu’acteur et actif.

Il s’est imposé à la chaine Canal 2 International de notre ami Emmanuel Chatué à travers d’innombrables faits inédits de l’histoire méconnue du Cameroun.

Il a montré que l’absence d’une histoire décolonisée de l’Afrique dans notre système académique est une niche inimaginable dans l’univers médiatique du continent.

Nous te remercions pour ta vie.
Nous célébrons ta vie.

Merci beaucoup, mon cher Anani Rabier Bindji,

Jean-Marc Soboth »

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