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Evocation : le coup d’Etat du 6 avril conté par Henri Bandolo

Vendredi 6 avril. 3H00 du matin. Les habitants de la capitale sont brutalement réveillés par des insolites grondements qui se confondent d’abord avec les coups de tonnerre ponctuant la fin de l’orage qui, dans la nuit, s’est abattu sur la ville. Puis, les échos se font plus précis, permettant de distinguer plus nettement des tirs d’artillerie, et d’autres, plus saccadés, à l’arme légère.

Si on est quelque peu impressionné, on ne s’en émeut d’abord pas outre mesure ? La capitale a souvent été le théâtre d’exercices nocturnes de maintien et de vigilance des troupes. A 3H20, la sirène d’alarme du Palais présidentiel se déclenche. On commence vraiment alors à s’inquiéter. Car, a-t-on besoin de déranger le président de la République dans son sommeil à pareille heure pour des exercices ? Le cauchemar s’installe dans les familles. Celles des personnes qui ont le téléphone à domicile s’appellent : « Que se passe- il » ? C’est la même réponse à tous les bouts de fil : « on ne sait pas ».

Le colonel Ousmanou Daouda, chef^de l’Etat-major particulier du président ‘de la République, sera souvent appelé par des amis angoissés. Une heure, puis deux heures après le début des coups de feu insolites, il répond encore : « je ne sais pas ce qui se passe » ? Et on peut s’étonner que le chef de l’état-major particulier du président de la République puisse ignorer des manœuvres de routine. Et peut-être plus surpris encore que, ne sachant pas ce dont il s’agit, il se trouve encore à son domicile, lui qui, le premier, devrait être sorti pour comprendre la situation.

Plus curieux encore : le commandant Benahe, l’un des collaborateurs du chef de l’Etat, l’appelle plusieurs fois au téléphone. Il s’entend répondre qu’il se trompe de numéro, celui qu’il appelle étant d’une banque de la place. A cette heure-là, aucune banque n’ayant ouvert ses portes, le commandant Benahe, pris d’un doute, met sa famille en sécurité et fonce en ville pour essayer de comprendre.

Il découvre l’ampleur du désastre et se rend à la station terrienne de télécommunications de Zamengoué. Les soldats qui s’y tiennent sont prévenus. Puis, le téléphone fonctionne encore, le commandant Benahe peut contacter quelques chefs de formations militaires et leur demander de faire mouvement sur la capitale.

Le général de gendarmerie Oumaroudjam Yaya, en homme rompu dans le renseignement-car il a été directeur de la sécurité présidentielle et directeur adjoint de Centre national de la documentation- a, pour sa part senti de quel côté le coup peut venir. Il appelle le colonel Saleh Ibrahim, commandant de la garde républicaine, et lui demande de lui rendre compte de la situation. Celui-ci lui répond qu’ « il pourrait s’agir d’une tentative de coup d’Etat » et demande au général de lui indiquer sa position.

Le général Oumaroudjam lui déclare qu’il se trouve à son bureau, mais se met prudemment à l’abri : il a été bien inspiré, car, quelques minutes plus tard, un char se présente devant son bureau et le bombarde. Grâce à ce subterfuge, le général Oumaroudjam sauve sa vie. Mais le commandant de la garde républicaine s’est ainsi trahi. Au commandant de la gendarmerie Akono Herman qui lui pose la même question : « que se passe-t-il » ?

Le commandant de la garde républicaine dit qu’il est retenu prisonnier chez lui, encerclé par les rebelles. Il demande au colonel Akono de lui préciser sa position. Celui- ci lui fait savoir qu’il se trouve lui aussi à son bureau, à la délégation générale de la gendarmerie. Mais soupçonneux, plutôt que de demeurer à son bureau, le colonel Akono s’installe dans sa voiture et met le moteur en marche. Il n’attendra pas longtemps : un char de la garde républicaine arrive sur les lieux. Le colonel Akono a compris et prend ses jambes à son cou.

Les insurgés réussissent néanmoins quelques exploits. Ils bouclent le quartier général des forces armées où ils enlèvent le directeur de la sécurité présidentielle, le colonel Meka et le délégué général à la sûreté nationale, Mbarga Nguélé. Le cousin de celui-ci est tué dans son lit par un tir à travers la porte de sa chambre. La garde a été neutralisée. Le chef du commando qui va enlever Mbarga Nguélé est un proche collaborateur de celui-ci, le commissaire principal Sadou, libre d’accès à toute heure de jour et de nuit au domicile du délégué général à la sûreté nationale.

Les gardes, au portail, ne font donc aucune difficulté à le laisser entrer avec les éléments qui l’accompagne et qui, par surprise, les désarment. Le délégué général à la sûreté nationale parvient bien à alerter une patrouille de l’agression dont il est l’objet. Mais celle-ci arrive trop tard. Dès lors cependant, les policiers savent que leur délégué est pris en otage. Ils vont essayer de s’organiser… pour constater que leurs chefs, dont le commissaire Sadou leur ont laissé des armes sans munitions.

L’un des chefs de la police, le commissaire divisionnaire Ndongo, a cependant toujours eu l’idée de garder quelques armes et les munitions chez lui. Celles-ci distribuées aux forces qui tentent de riposter, se révéleront d’un grand secours Car, les soldats sont désemparés. S’ils sont résolus à se battre, ils n’ont pas d’armes. L’ancien chef de l’Etat avait en sorte instruit les unités basées à Yaoundé que seule la garde républicaine disposa d’armes et de munitions eh permanence.

Après le 6 novembre 1982, cette disposition avait été maintenue. Ahmadou Ahidjo étant au pouvoir, on avait pas prévu qu’une attaque du palais présidentiel pût venir de l’intérieur de celui-ci et on avait uniquement envisagé sa défense contre une agression venue de l’extérieur, des autres troupes. Et celles-ci, à l’intérieur de la capitale, avaient été dépourvues d’armes. Le moment venu de défendre le palais présidentiel contre sa propre garde, ces unités sont désarmées.

Aussi, dans les premières heures de leurs opérations, les putschistes vont manouvrer tout à fait à l’aise. Un groupe s’attaque à la résidence du général Semengue, chef d’Etat-major des armées, et à celle du colonel Asso, commandant du quartier général. Alors que sa résidence est soumise à un furieux bombardement depuis 3 heures du matin, avec un sang-froid inouï, le général Semengue ne bougera pas de sa chambre jusqu’à 8h00.

Les tirs en direction de sa résidence s’étant quelque peu calmés, il fait alors sortir sa famille par le trou de climatiseur qu’il emprunte lui-même à la suite de ses enfants. Il parvient en outre à leur faire franchir la barrière derrière une dépendance. Et c’est dans la malle arrière d’un véhicule conduit par l’épouse d’un autre officier voisin, Mme Matip, que le général va sortir du Quartier général, puis de la ville, pour organiser la riposte. Et celle- ci ne partira pas de loin.

En réalité, le projet d’un coup d’Etat préparé par les officiers et sous-officiers de la Garde républicaine n’était pas totalement ignoré. N’en était ignorée que la date d’exécution. Et si les services de renseignements avaient pu la fournir, on aurait sans doute fait l’économie de tant de victimes humaines.

Néanmoins prévoyant, le général Semengue, dans le plus grand secret, avait consigné au stationnement, à quelques kilomètres de la capitale, quatre jours avant le déclenchement de l’insurrection, une unité militaire avec armes et munitions ; à toutes fins utiles. Et ce fut utile. Car c’est vers celle-ci qu’il va se porter après avoir échappé à ses tueurs. C’est de cette formation que viendra aussi la grande riposte, avant l’entrée dans la ville des unités parties d’Ebolowa.

A l’Etat-major des forces terrestres à Yaoundé, on est d’abord éberlué. Quand on saura qu’il s’agit d’une opération dirigée par les éléments de la garde républicaine- «Les hommes d’Ahidjo», comme on les appelait-, les soldats, ulcérés et transportés de révolte, montent à la riposte. Pour commencer, ils dévalisent une – armurerie dans le centre commercial.

Et c’est munis des fusils de chasse que, dans un premier temps, ils vont à l’affrontement. Mais, ils viennent à songer que les putschites pourraient manifester la velléité de libérer le commandant Ibrahim et le capitaine Salatou, les deux collaborateurs d’Ahmadou Ahidjo condamnés avec lui en février et gardé en face du palais de justice par toute une compagnie fortement armée. Les prisonniers seront alors déplacés. Et la compagnie qui en assurait la garde est réquisitionnée, hommes, armes et munitions.

Une formation militaire à peu près cohérente est ainsi réunie qui va tenter de libérer le quartier général. Le mot de passe des putschistes est surpris. La petite troupe ainsi partie pour déverrouiller le quartier général s’en servira pour infiltrer les lignes ennemies et libérer la poudrière. Ayant pris munitions et armes lourdes, ces soldats peuvent alors affronter les chars, abattent ceux qu’ils trouvent dans les rues, mais plus loin, par petit groupe, les putschistes poursuivent leurs manœuvres.

Deux chars défoncent le portail du centre de production de la radiodiffusion nationale, aussitôt investis, au moment où doivent démarrer les premières émissions du matin. L’aéroport de Yaoundé est aussi occupé par des chars avec lesquels on entend ainsi empêcher tout débarquement de troupes, notamment celles qui pourraient venir par avion de Douala.

Les conjurés sont d’autre part parvenus à encercler le palais présidentiel, et deux chars ont fait leur entrée dans ses vastes jardins. Les soldats de la garde présidentielle pris au dépourvu, se rendent dans un premier temps et expriment la volonté de rallier les rangs des insurgés. Ceux- ci commettent l’erreur de les croire et l’imprudence de leur rendre leurs armes.

A l’intérieur de la résidence présidentielle, le plus gradé, le capitaine Aïvo réunit les éléments dont il dispose. Et avec une indifférence trompeuse, il leur demande s’il ne vaut pas mieux rallier les putschistes et assurer de l’intérieur du palais la réussite du coup d’Etat, compte tenu du rapport des forces, en faveur des insurgés. La plupart des gardes de corps du chef de l’Etat acquiescent à cette proposition.

Le capitaine Aivo les fait aussitôt désarmés et neutraliser par une demi-douzaine d’hommes prêts, au contraire, à affronter les putschistes. Pendant plus d’une journée, la résidence présidentielle sera défendue par moins d’une douzaine de personnes utilisant des armes individuelles et faisant illusion avec d’autres plus puissantes, réglées sur automatique, capables de déclencher seules, ainsi, des balles, des explosifs et des missiles, couvrant par un feu nourri toutes les directions, selon un système de rotation et de synchronisation parfaitement mis au point.

Le président de la République est conduit dans le bunker, un réduit lui- même surarmé, capable, semble-t-il, de soutenir un siège d’une semaine et qui constitue par ailleurs un abri antiatomique.

Le maréchal-de-logis chef Hollong met alors en marche la sirène d’alerte, éteint les lumières du palais et éclaire les jardins. Ce qui permet aux défenseurs, tireurs d’élite, d’opérer sans être vus de leurs agresseurs et d’en abattre à coups sûrs sans perdre inutilement les minutions.

Cette résistance inattendue déroute les assaillants et les plante longtemps dans les refuges de fortune. Ils y restent indécis. L’un d’entre eux, d’un poste de garde à l’entrée du palais, a alors l’idée de téléphoner à la résidence présidentielle. Jouant de ruse au soldat -loyaliste, il demande si la résidence est bien défendue, se renseigne sur le nombre de défenseurs, et veut aussi savoir si le président de la République est en sécurité.

Celui qui répond de la résidence présidentielle n’est pas dupe. Il bluffe et fait savoir à son interlocuteur que la résistance est soutenue par une centaine d’éléments-alors qu’ils sont moins d’une dizaine-, et que le chef de l’Etat se trouve déjà en sécurité dans le bunker. Ce qui est vrai.

Le capitaine Yaya Mazou, spécialiste des transmissions qui vient de se renseigner ainsi, comprend très tôt, pour sa part, que tout est perdu, que l’effet de surprise escompté peut d’autant moins jouer désormais que le président de la République est déjà dans le bunker, place imprenable avant une semaine. Il va dès lors chercher à fuir le théâtre des opérations et la capitale le plus rapidement possible. Et il parviendra effectivement à prendre le premier train du matin à destination de Ngaoundéré, en compagnie de deux autres mutins.

On l’y retrouvera, caché dans le plafond, trahi par la soif : ses compagnons et lui ont eu la mauvaise idée de se rendre chez une gargotière pour boire quelque chose, avant d’aviser à une conduite. La gargotière, pour leur malheur, est en rupture. Afin de les satisfaire, elle sort pour aller acheter quelques boissons chez le commerçant, non loin de chez elle. Innocemment, elle confie que des clients venus de Yaoundé, trois militaires, demandent à boire.

Le commerçant dresse l’oreille et alerte la gendarmerie. Découvert, le capitaine Yaya Mazou et ses deux compagnons prennent la fuite, se replient dans les refuges de fortune, sont retrouvés et arrêtés. D’un plafond où il a cru se cacher, le capitaine Yaya tire sur ses poursuivant^ qtîi ripostent et lui cisaillent la jambe. C’est dans cet état qu’il est ramené à Yaoundé.

Pour sa part, le’ capitaine Abaly, qui ne sait pas que tout est perdu et croit que ce n’est qu’affaire d’effectifs, quitte les jardins du Palais pour aller se chercher des réconforts à la garnison de la Garde républicaine à Obili. Il est accroché près de la centrale électrique qui surplombe le Parc national de génie civil par une formation loyaliste. Il ne doit son salut qu’à un passant imprudent qu’il jette hors de son véhicule. Et au volant de celui-ci, il parvient à semer ceux qui le poursuivent à pied.

Dans les jardins du Palais présidentiel, les putschistes, quelques désemparés, sont pris en sandwich, attaqués dans leurs arrières par quelques éléments de la garde auxquels ils avaient cru pouvoir rendre leurs armes. Car certains n’ont fait que semblant de rallier. C’est cette prise en tenaille des assaillants qui décide les insurgés à pénétrer dans les jardins du Palais avec deux chars qui, jusque-là, se tenaient devant le grand portail. Mais, les soldats ainsi montés sur les chars ne savent pas s’en servir. Ils tirent des obus qui fracassent bien quelques vitres, sans plus : aucun obus n’explose.

On peut alors dire que la machine de guerre des insurgés est tombée en panne. En outre, le téléphone et les autres moyens de transmission d’ores et déjà coupés, les putschistes ne peuvent communiquer entre eux, faire le point et coordonner leurs actions.

Il faut d’ailleurs compter parmi les exploits, la manière dont certaines unités situées hors de Yaoundé ont été contactées : on va se servir du réseau autonome des communications de la Société nationale d’électricité (Sonel) et celui de la Régie des chemins de fer. Avant la coupure du téléphone, les putschistes avaient en effet, dès les premières ‘ heures réduit au silence le centre des transmissions de l’armée

Un mauvais montage

Toute l’affaire ne serait peut-être demeurée qu’une farce de mauvais goût, montée par de mauvais garçons s’il n’y avait eu morts et blessés, des dégâts considérables, enlèvement des personnalités et attaque du palais présidentiel.

La parade tout compte fait, tourne mal. Il faut dire qu’elle a vraiment été mal réglée. Tout dans l’entreprise des putschistes trahit un niveau tout à fait sommaire de la tactique militaire. Ils ne tiendront la victoire que tant qu’ils seront seuls à nourrir le feu. Un coup d’Etat de nuit où l’on est obligé de tirer est très souvent réduit en échec.

Car, les putschistes ont engagé leur affaire en faisant bien trop de bruit. Alors que les premières opérations consistant en l’enlèvement de certaines personnalités à leurs domiciles requièrent la plus grande discrétion, et alors que la résistance est quasi inexistante, ces attaques sont menées à coups de canon et de bazookas, avec des chars à l’appui et des armes légères, comme dans ces orchestres mal entraînés ou chaque musicien joue à tue-tête pour ne pas laisser passer l’occasion de se faire entendre.

On a en effet drogué quelques soldats. Dès qu’on leur a confié l’arme, ils se sont mis à tirer en l’air, un peu pour faire peur, un peu pour se donner du cœur au ventre, un peu pour s’amuser, permettant à ceux dont allait venir la riposte de se mettre en sécurité, avant de s’organiser.

Puis quelle idée ! Pour s’assurer la personne du général Semengue, chef d’Etat-major des armées, les putschistes se contentent d’attaquer le grand portail d’ent de tirer à l’aide d’un char sur sa résidence. Ils crient victoire et s’en vont recommencer quelques mètres plus loin le même boucan chez le commandant du quartier général, le lieutenant-colonel Asso. Bien entendu, toues les issues autres que les portes principales ayant été laissées libres, ces deux officiers supérieurs échappent à leurs tueurs. Ce n’est d’ailleurs que plusieurs heures après le début de leur opération que ceux-ci s’en avisent, quand ils songent enfin à vérifier.

Au demeurant, aucun ubus n‘explose, ni chez le général, ni chez le commandant du Quartier général, ni au palais présidentiel. Les soldats, éperdus ont oublié de les amorcer.. .ou n’ont pas su le faire, ne s’en étant jamais servis. Quelle idée aussi de tirer sur des bâtiments avec des chars presque à bout portant, rendant impossible l’allumage des boulets ! Ceux-ci ne firent que des trous, bien entendus.

Quant au téléphone, il sera laissé en fonctionnement jusqu’à 8H30 ou 9h00, ce qui permet à tout le monde de s’appeler et de comprendre la nature factice de l’entreprise.

Et que dire de la prise de la Radio par les putschistes ! Ils s’emparent des studios de production, dont tout le monde sait qu’ils ne sont d’aucune utilité en ces cas- là. Les techniciens de la radio profitent de la bêtise pour isoler les émetteurs, ne laissant aux rebelles que l’usage de la modulation de fréquence dont la portée se circonscrit aux limites de la capitale. Le message lancé par les putschistes, à 13h00n puis à 15h00 n’aura eu pour effet que de trahir l’identité, dénoncée par le fort accent de celui qui s’est vu confier la lecture de la proclamation.

D’autre part ; si les effectifs et les armes engagées par les putschistes dans leur entreprise peuvent leur permettre, dans un premier moment de surprise, de tenir quelques positions stratégiques, ils n’ont pas les moyens de quadriller la ville pour en interdire la sortie et l’entrée. Les troupes venues les déloger vont carrément entrer dans la capitale par la route sans y rencontrer la moindre résistance Les rebelles seront vite contraints à la défense de quelques réduits, qu’ils transforment ainsi en souricières meurtrières. L’armée de l’air fera le reste. Les populations aussi.

Le 7 avril 1984 au soir, vingt-quatre heures après le début de l’insurrection, le président Paul Biya peut annoncer la défaite des putschistes et rassurer les populations : « Le calme règne sur l’ensemble du territoire national ».

D’abord outrés, et enfin soulagés par le message de Paul Biya, les habitants de la capitale, mains nues, se lancent alors à la chasse des insurgés qui essaient de se dissimuler dans les broussailles et les marais, pour les livrer aux forces loyales.

Issa Adoum, directeur général du FONADER, déjà appelé « Monsieur le Président » par ‘ les putschistes, est arrêté vers Banganté. Le colonel Saleh Ibrahim, considéré comme le chef militaire de l’opération est pris à la garnison de la garde républicaine, alors qu’il tente de se faufiler parmi les blessés.

Un certain nombre de facteurs auront eu raison des insurgés : leur manque de coordination, leur isolement, leur épuisement et leur ignorance même de la guerre.

Pour ne pas voir leur action contrariée, les putschistes ont coupé les communications. Mais, on sait qu’ils n’y ont songé que trop tard après le début de leur opération, permettant à la riposte de s’organiser. Toutes les communications, par la suite interrompues, vont jouer contre eux-mêmes, les privant de toute liaison rapide d’un point à l’autre de leurs manœuvres.

Dès lors aussi qu’on a su que l’entreprise était le fait de la garde républicaine, réputée pour être acquise à l’ancien chef de l’Etat, les autres formations de l’armée n’ont pu admettre le fait d’un pronunciamento relevant d’une action aussi manifestement factice et ne visant, selon toute vraisemblance, qu’à redonner le pouvoir à Ahmadou Ahidjo et à ceux que celui-ci avait nantis.

Les putschistes sont aussi des soldats sortis de leur caserne à 3h00 du matin, qui n’ont pas déjeuné et qu’on a gavés d’alcool avant le déclenchement de l’opération. Les heures qui passent vont les briser physiquement et psychologiquement. Ils n’auront pratiquement pas livré bataille, sinon pour couvrir leur retraite désespérée, essayant tout aussi désespérément de survivre. Sûrs de leur fait, les cerveaux de l’opération n’ont pas prévu qu’elle pourrait durer et n’ont mis en place aucune intendance.

L’élément le plus décisif aura été l’inexpérience même des insurgés dont les chefs ne connaissent pas le feu de la guerre. La conjuration avait pour chefs militaires des officiers et sous- officiers formés alors que le Cameroun connaissait la paix civile et ne s’étant jamais battus. Leurs adversaires, officiers et hommes de troupes, ont par contre fait la guerre. Ce sont ceux-là même qui, au lendemain de l’indépendance, firent et essuyèrent le feu à tous les fronts du maquis camerounais, pour combattre les forces rebelles au gouvernement d’Ahmadou Ahidjo.

Face à ceux-ci, dans le contexte de l’insurrection du 6 avril 1984, « le corps de janissaire » à la dévotion d’Ahmadou Ahidjo qu’était la Garde républicaine, ne faisait vraiment pas le poids. Et l’on retiendra que ce sont précisément les officiers de l’armée camerounaise qui avaient permis à Ahmadou Ahidjo de conquérir le pouvoir dans les années 60, qui écrasèrent aussi, en avril 1984, les partisans de celui dont ils avaient tant contribué à consolider l’autorité pendant près de 25 ans.

Henri Bandolo, Yaoundé, Sopecam, 1985, Pp 381-390

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