Le 14 juillet 2026 s’ouvrait une autre audience de l’affaire Martinez Zogo, consacrée à la suite des auditions du 34ᵉ témoin, en la personne du colonel Jean-Pierre Otoulou.
Pas de confrontation entre Bruno Bidjang et Paul Daizy Biya
Depuis le début de son audition, le colonel Jean-Pierre Otolou a toujours fait savoir que ce qui l’avait poussé à faire interpeller et faire détenir Bruno Bidjang, c’est le message qu’il avait adressé au journaliste Paul Daizy Biya, et dans lequel il faisait savoir que « le jour j, nous serons sans pitié ».
Après avoir établi que c’est Paul Daizy Biya qui avait été l’initiateur de ladite discussion, il est ressorti de la cross-examination menée par Bruno Bidjang, qui a ouvert cette audience, que non seulement il a été entendu en tout et pour tout une seule fois durant toute l’enquête préliminaire menée par la commission mixte d’enquête, mais qu’en plus, il n’a jamais été confronté à Paul Daizy Biya.
La question que toute personne serait alors en droit de se poser est celle de savoir comment peut-on interpeller et inculper une personne sur la base des échanges qu’il aurait eus avec une autre personne, qui plus est le dénonciateur, sans jamais les confronter, ceci pour saisir l’essence et le sens de leurs propos. Ceci est d’autant plus important que Paul Daizy Biya lui-même a été auditionné par la commission d’enquête mixte. Pourquoi ne pas en avoir profité pour les confronter ?
La nécessité de cette confrontation devient davantage cruciale lorsqu’on prend en considération le fait que Paul Daizy Biya avait déclaré lui-même devant le tribunal, lors de son audition en tant que témoin, qu’il ne pensait absolument pas que les propos de Bruno Bidjang faisaient allusion à une quelconque volonté de donner la mort à Martinez Zogo ; mais que sa démarche visait plutôt à éviter la prison à Martinez pour une deuxième fois. Cette confrontation aurait alors permis de savoir pourquoi, malgré cette « conviction », il était allé dénoncer Bruno Bidjang chez le Lieutenant-colonel Bialo.
Pas d’infiltration de la commission d’enquête mixte
Contrairement à ce qu’a affirmé Me Calvin Job, l’un des avocats de la partie civile, sur les antennes de la radio RFI, à aucun moment il n’a été établi devant la barre que Bruno Bidjang avait infiltré la commission d’enquête mixte. La raison étant simple : lorsque celle-ci est mise sur pied, il était déjà en détention et son téléphone sous scellé.
Cependant, le colonel Otoulou, lors de son audition, a fait savoir que l’un des « indices » qui l’avaient déterminé à mettre Bruno Budjang en détention, c’est que lors de la fouille de son téléphone pour vérifier la conversation qu’il avait eue avec Paul Daizy Biya, il avait aussi constaté que Bruno Bidjang était en train « d’épier les enquêteurs » de l’affaire Martinez Zogo. Ce qui voudrait dire qu’il avait des choses à se reprocher.
Et justement, le passage de l’expert Bell devant le tribunal a révélé qu’avant l’arrestation de Jean-Pierre Amougou Belinga, Bruno Bidjang et certains collègues avaient créé un groupe WhatsApp dénommé « Task Force », et dans lequel ils s’échangeaient les informations et essayaient de vérifier les rumeurs quant à l’éventualité de l’interpellation de leur patron. C’est ainsi que l’un d’eux avait fait savoir qu’il avait rencontré le colonel Samnick, l’ancien chef de division adjoint de la SEMIL, ainsi qu’un haut responsable de la police judiciaire.
Mais des échanges entre Bruno Bidjang et Jean-Pierre Otoulou, il en est ressorti que ce n’est pas Bruno Bidjang qui avait rencontré ces hauts responsables de la police et de la SEMIL, mais plutôt l’un de ses collègues. En plus, le colonel Jean-Pierre Otoulou n’a jamais cherché à savoir quels étaient les liens entre les membres de ce groupe WhatsApp. Ce qui est pour le moins problématique venant d’un enquêteur de ce niveau.
Une salle d’enregistrement désossée à la DGRE
Lors de son passage pour la cross-examination du témoin, le Lieutenant-colonel Justin Danwé a opté pour une stratégie en bien de points semblable à celle qu’avait utilisée Jean Pierre Amougou Belinga, en posant essentiellement des questions rhétoriques. Ce qui a fait en sorte que l’essentiel des réponses du colonel J Jean Pierre Otoulou était soit « 𝐽𝑒 𝑛’𝑎𝑖 𝑝𝑎𝑠 𝑑’𝑒́𝑙𝑒́𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑒 𝑟𝑒́𝑝𝑜𝑛𝑠𝑒 », soit « 𝑗𝑒 𝑛’𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑠 𝑝𝑎𝑠 𝑎𝑢 𝑐𝑜𝑢𝑟𝑎𝑛𝑡 », soit « 𝑗𝑒 𝑚’𝑒𝑛 𝑟𝑒𝑚𝑒𝑡𝑠 𝑎̀ 𝑙’𝑎𝑝𝑝𝑟𝑒́𝑐𝑖𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑢 𝑡𝑟𝑖𝑏𝑢𝑛𝑎𝑙 ». Et ce souvent avec raison, car dans bien de cas, il s’agissait des questions d’opinion.
Qu’à cela ne tienne, lors des échanges, il est apparu que lors de la descente du juge d’instruction Ndzié Pierrot à la DGRE, il avait été constaté que la salle de monitoring des caméras de la DGRE qui se trouvait au cabinet du DG Eko Eko avait été « désossée ». Et que pour cela le responsable de ladite salle était sous le coup d’une enquête pour « destruction des preuves ».
Justin Danwé maintient ses trois lignes de défense
Ceci a conduit le Lieutenant-colonel Justin Danwé à maintenir grosso modo ses trois lignes de défense, à savoir :
1- Le DG Eko Eko était au courant de l’opération, car les préparatifs se sont faits dans les locaux de la « salle des opérations » qui était sous vidéosurveillance, et que par ailleurs Madame Moudié de la Division de la surveillance électronique avait fait savoir à certains collègues avant l’interpellation de Danwé que Martinez avait été enlevé, sans l’aval du « patron ».
2- C’est Amougou Belinga qui a financé l’opération lors de leurs différentes rencontres à son domicile et dans ses bureaux. Cependant, il fera aussi savoir qu’en allant rencontrer Amougou Belinga à son domicile le 29 décembre 2022, il avait déjà reçu l’ordre de mission de Maxime Eko. Toute chose qui ébranle quelque peu sa théorie, si l’on s’en tient à ses déclarations antérieures, dans lesquelles il faisait savoir que c’est Amougou Belinga qui avait pris l’initiative de la mission, en contrepartie de l’avance solde de 25 millions qu’il sollicitait du ministère des Finances. Bien plus, dans une autre version, il dit que l’opération a été financée par les « fonds de fonctionnement » de la DGRE. (Bref, je reviendrai sur les différentes versions de Justin Danwé sur les commanditaires de cette affaire).
3- Il y a eu un second commando qui a achevé Martinez Zogo, avant de venir déposer le corps là où il a été découvert. S’appuyant sur le fait que, selon les méthodes d’opération de la DGRE, ils ne peuvent pas tuer une personnalité comme Martinez Zogo et laisser son corps à découvert sur une piste champêtre très fréquentée ; et que le médecin légiste avait aussi déclaré devant la barre que le lieu où le corps de Martinez Zogo avait été découvert était juste « une scène secondaire de crime », c’est-à-dire qu’il avait été tué et gardé ailleurs pendant des jours, avant qu’on ne vienne le déposer là. Une version aussi confirmée par le chef du village d’Ebogo III.
Le téléphone de Danwé sous surveillance à distance avant, pendant et après l’opération
Bien plus, le principe d’un second commando avait été évoqué par le colonel Jean-Pierre Otoulou lui-même dans son avant-dernier rapport d’enquête.
Le Lieutenant-colonel Justin Danwé est d’autant persuadé de l’existence d’un second commando qu’il va faire savoir au tribunal que le 8 février 2023, lors d’une de ses auditions, les enquêteurs lui ont fait savoir qu’ils ont découvert que son téléphone était « surveillé à distance » par des inconnus, avant, pendant et après l’opération.
Pour Justin Danwé, ce sont surement ces personnes qui sont à la base de la coupure ciblée de la connexion internet dans le groupe WhatsApp des membres du commando entre 21 h et 23 h le jour de l’opération.
À la question de Danwé de savoir pourquoi le colonel Jean-Pierre Otoulou n’avait pas cherché à creuser pour connaitre les auteurs de cette « surveillance à distance » et de cette coupure de connexion, le Collégion du Littoral a fait savoir qu’il n’avait pas jugé cela important.
Et pourtant lui-même avait déclaré dans son rapport que cette coupure d’internet était probablement l’œuvre d’une « intervention hautement qualifiée » !
D’autres véhicules non identifiés suivaient Martinez Zogo
Lors de la cross-examination menée par le Maréchal de logis Tongue Nana, l’agent de la « Liaison clandestine » (LICLAN) qui dirigeait l’équipe de filature de Martinez Zogo, il a fait savoir au tribunal que durant les jours où ils filaient l’animateur d’Amplitude FM pour connaitre ses habitudes, ils avaient constaté qu’il y avait d’autres véhicules banalisés qui le suivaient constamment.
Ils avaient alors filmé lesdits véhicules et avaient envoyé les images de plaques d’immatriculation aux services du ministère des Transport, afin d’identifier leurs propriétaires. Les services des Transports leur auraient en retour fait savoir que toutes ces plaques étaient fausses, et ne renvoyaient à aucun véhicule immatriculé au Cameroun.
La question est alors : quelle branche de l’armée camerounaise a l’habitude de l’usage des « double plaques » d’immatriculation ?
Un coup d’État en préparation encore évoqué !
Le même Nana Tongue a fait savoir au tribunal que durant la même période de filature, ils avaient infiltré la salle de fêtes jouxtant la radio Amplitude FM, et dans laquelle Martinez Zogo avait l’habitude de recevoir des amis et connaissances.
Et lors d’une discussion entre Martinez Zogo et certains hommes, ainsi que deux « jolies femmes », les éléments de la DGRE les auraient entendus parler d’un « projet de coup d’État » à implémenter à l’occasion d’une pénurie de carburant. Et pour cela, ceux-ci avaient promis à l’animateur radio de lui apporter des documents en provenance de la présidence de la République, et de lui faire parvenir des images des « bureaux saccagés et abandonnés » de la Présidence.
Les agents de la DGRE auraient filmé ces messieurs et dames, et auraient fait un rapport à Justin Danwé, qui est resté sans suite.
Cette révélation est très importante dans la mesure où d’autres sources font état de ce que le rapport de Maxime Eko sur une conspiration de coup d’État orchestré par des « plus proches collaborateurs » du président de la République, et qu’il a déposé juste la veille de son arrestation, portait sur « les présomptions de prise de contrôle des segments économiques et administratifs sensibles dans la vie nationale et leur impact sur la sécurité de l’État ».
Par ailleurs, il convient de rappeler que c’est à la suite d’un appel des populations à « se défendre », à descendre dans la rue, suite à l’augmentation des prix du carburant, dans un contexte de pénurie, que Bruno Bidjang avait été interpellé en février 2024, et condamné plus tard par le tribunal militaire à 6 mois d’emprisonnement ferme pour « propagation de fausses nouvelles ».
Une réexamination quasi inexistante !
Durant les deux mois et demi qu’aura duré son passage devant le tribunal, le colonel Jean-Pierre Otoulou avait passé le clair de son temps à rejeter sur le commissaire du gouvernement la quasi-totalité de ses manquements lors de l’enquête préliminaire, notamment celle menée dans le cadre de la commission d’enquête mixte police-gendarmerie.
L’assistance attendait alors avec impatience la réexamination au cours de laquelle le témoin devait affronter une nouvelle fois le commissaire du gouvernement, pour apporter les preuves de ses allégations.
Mais du fait de la mutation du Lieutenant-colonel Cerlin Belinga, la « bataille » tant attendue n’a plus eu lieu. Nombre d’observateurs estimant même que le débarquement brusque de Cerlin Belinga le 31 août 2026, en pleine audience, visait justement à éviter cette nouvelle confrontation avec le 34ᵉ témoin ; surtout eu égard au déroulement de l’examination in chief, qui avait été pour le moins très inconfortable pour le colonel Jean-Pierre Otoulou, qui en était sorti totalement déboussolé.
Ainsi, avec l’arrivée du Lieutenant-colonel Atemengue, l’on a eu droit à une réexamination quasiment inexistante, au cours de laquelle ses substituts (qui avaient pourtant été très offensifs lors de l’examination in chief) et lui se sont limités à quelques questions laconiques visant juste à permettre au colonel Jean-Pierre Otoulou de confirmer ses « indices » qui l’ont conduit à l’interpellation de Justin Danwé, des membres du commando, d’Amougou Belinga, de Maxime Eko et de Bruno Bidjang.
En guise de comparaison : alors que l’examination in chief du parquet mené par le Lieutenant-colonel Cerlin Belinga avait duré près de 6 heures, la réexamination menée par le Lieutenant-colonel Atemengue aura fait peine… 30 minutes !
Par Moussa Njoya

