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« La création et le relais de fake news constituent des délits sanctionnés par la loi »

Prof. EBOT EBOT ENAW, Directeur Général de l’ANTIC

Le phénomène des fake news est une problématique récurrente. Pouvez-vous nous expliquer comment il se manifeste et pourquoi il est si récurrent ?

Vous savez, le phénomène des fake news n’est pas nouveau en soi, car il existait bien avant y compris sur les médias classiques. Mais la vitesse de propagation des informations offertes par les plateformes de réseaux sociaux à travers les TIC lui ont donné une toute autre dimension, car grâce aux réseaux sociaux, en moins d’une minute une information peut faire le tour du monde et devenir virale.

Le mode opératoire des auteurs des fake news consiste généralement à créer un contenu (audio, vidéo, texte) susceptible de captiver, d’appâter, de tromper ou de manipuler un grand nombre de personnes puis à exploiter la célérité des communications électroniques pour les diffuser à grande échelle.

Pour ce faire, les auteurs de ces fake news ont recours à des numéros whatsapp non identifiés ou aux faux profils sur les réseaux sociaux qui profitent de l’absence d’un mécanisme de vérification des identités sur ces plateformes.

Les motivations de ces auteurs sont diverses. L’on a notamment la propagande d’une cause ou d’une idéologie, la volonté de créer le buzz et l’arnaque des usagers ou l’intention de porter atteinte à la paix publique.

Dans le cas de la pandémie COVID-19 par exemple, vous avez des annonces qui proposent de faux médicaments ou de fausses mesures de protection dans l’optique d’extorquer de l’argent aux populations, ou de les inciter à télécharger des logiciels et des documents contenant des virus informatiques (malware, ransomware, etc). Vous en avez aussi qui véhiculent de fausses statistiques dans l’optique de créer la panique et de compromettre la paix et la stabilité de notre pays.

Dans notre pays, avec l’accroissement du taux de pénétration de l’Internet qui est passé de 4.3 % en 2010 à plus de 35% en 2019, nous assistons à une prolifération des campagnes de propagande adossées sur ces fake news qui visent principalement à manipuler l’opinion publique sur les différentes crises que notre pays traverse.

La récurrence de ce phénomène est probablement due au sentiment d’anonymat et donc d’impunité que les plateformes de réseaux sociaux procurent aux cybercriminels.

Quelles sont les dispositions qui ont été prises par l’Agence dont vous avez la charge pour juguler ce phénomène ?

D’entrée de jeux, je tiens à préciser que le phénomène des fake-news a une double composante, à savoir une composante communicationnelle qui est la composante principale et une composante technologique qui découle du canal de communication par lequel ces fake-news sont véhiculées ou publiées.

A travers la composante technologique de ce fléau, l’ANTIC se sent interpellée au premier plan en tant que bras opérationnel de l’Etat en matière de lutte contre la cybercriminalité. C’est à ce titre qu’elle a mené plusieurs activités notamment :

– La sensibilisation des populations sur les règles de bonnes pratiques à observer pour se prémunir des dommages des fake-news ainsi que sur les risques encourus par les auteurs ou relais de ces fake-news. Cette sensibilisation est opérée à travers plusieurs canaux de communications parmi lesquels des émissions radio bimensuelles, des publications sur les réseaux sociaux, des guides de bonnes pratiques et des séminaires ;

– La formation des responsables des Cellules de communication des Départements ministériels sur les techniques de communication digitale afin de renforcer la présence de ces Administrations sur ces plateformes. L’ANTIC a organisé avec le concours des experts internationaux en 2018 et 2019 deux (02) ateliers de formation dans ce sens;

– L’accompagnement des Structures publiques et privées dans la certification de leurs comptes officiels. A date, dix-huit (18) comptes facebook appartenant aux Administrations publiques ont été certifiés ;

– La détection et le signalement de fausses informations’ et des comptes usurpant les identités des Hauts commis de l’Etat. A ce jour l’ANTIC a détecté et signalé aux éditeurs de plateformes de réseaux sociaux 3016 faux comptes et fausses informations dont 2705 ont été supprimées ;

– La mise en place d’un numéro vert 8202 qui permet aux populations et aux Structures publiques et privées de saisir l’ANTIC 24h/24 pour signaler des cas de cybercriminalité.

Par ailleurs, la lutte contre ce fléau ne saurait être efficace avec des actions isolées de l’ANTIC ou de tout autre acteur ; elle requiert la participation active de toutes les parties prenantes notamment les sociétés de presse, les journalistes et les populations.

Sur le plan légal, cette problématique est-elle encadrée ? que prévoit la loi ?

La création et le relais des fake news constituent des délits qui sont sanctionnés par la loi N° 2010/012 du 21 décembre 2010 relative à la çybersécurité et à la cybercriminalité au Cameroun qui dispose en son article 78 que: « Est puni d’un emprisonnement de six (06) mois à deux (02) ans et d’une amende de 5.000.000 «(cinq millions) à 10.000.000 (dix millions) F EFA ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui publie ou propage par voie de communications électroniques ou d’un système d’information, une nouvelle sans pouvoir en rapporter la preuve de véracité ou justifier qu’il avait de bonnes raisons’de croire à la vérité de ladite nouvelle. ».

L’alinéa 2 de cet article précise que : « Les peines prévues à l’alinéa 1 ci-dessus sont doublées lorsque l’infraction est commise dans le but de porter atteinte à la paix publique ».

Il conviendrait de préciser que grâce aux techniques et aux outils de digital Forensic ou encore d’investigations numériques, il est possible de recueillir un ensemble de preuves permettant d’identifier l’auteur d’une publication ou d’une communication électronique.

A l’aide de certaines de ces plateformes, l’ANTIC a pu donner suite à plus de deux mille cinq cent (2500) enquêtes de cybercriminalité. En outre, ces dernières années les éditeurs de plateformes de réseaux sociaux ont commencé à offrir aux autorités gouvernementales des mécanismes permettant d’identifier les auteurs des cybercrimes dans le cadre des enquêtes judiciaires, et moyennant des procédures légales rigoureuses accordant une grande priorité à la protection des données à caractère personnel.

Cette problématique qui est d’ordre mondial a d’ailleurs poussé les Etats notamment ceux de l’Union Européenne à se mettre en bloc pour élaborer une législation commune en la matière.

Quelles mesures préconisez-vous aux populations pour se prémunir de ce phénomène ?

Nous recommandons déjà la prudence aux populations : Quand vous recevez une information, ne vous empressez pas de la diffuser ou de poser un acte sans s’assurer de la véracité de ladite information.

La majorité des internautes utilisent Internet en général et les réseaux sociaux en particulier comme principale source d’information et n’ont pas toujours la prudence de vérifier l’authenticité et la véracité d’une information avant de la partager, se transformant de ce fait en relais de propagation de fausses nouvelles. Voilà en réalité à ce jour, ce qui fait prospérer les fausses nouvelles.

Pourtant pour s’informer, les camerounais disposent de sites web institutionnels et officiels dont la vocation est de donner la bonne information aux usagers. Par ailleurs, pour s’assurer de la véracité ou de l’authenticité des informations, les bonnes pratiques en matière de fact-checking préconisent que l’on se pose les questions :

Quelle est la source de l’information ?

Il est question ici d’identifier l’auteur de l’information car la signature d’une information est un élément essentiel de sa crédibilité. Vous comprenez donc qu’une information qui n’est pas signée est probablement douteuse.

Pour ce qui est de la presse en ligne, l’auteur est le plus souvent identifié au début ou à la fin d’un article, par son nom ou par ses initiales. Par contre, sur les plateformes de réseaux sociaux tel n’est pas toujours le cas ; d’où la nécessité de prendre plus de précautions en ce qui concerne les informations qui y sont véhiculées.

Quelle est la crédibilité de cette source ?

L’avènement des réseaux sociaux a donné l’opportunité aux individus de devenir des sources d’information sur divers sujets, ce qui impacte négativement la qualité des informations diffusées sur ces plateformes et rend la tâche difficile à l’usager de distinguer le vrai du faux. Il importe de relever que la crédibilité d’une information est intimement liée à la crédibilité de sa source.

Il faudrait donc s’assurer que l’auteur a l’expertise et la qualité requise pour parler d’autorité du sujet qui fait débat. Ainsi, il faudrait privilégier les sites web institutionnels ou officiels des Structures pour les informations relatives au domaine de compétence de ces Structures.

A titre d’illustration, dans le cadre des informations relatives à la pandémie COVID-19 au Eameroun, les sources les plus crédibles sont les sites web appartenant au Ministère de la Santé Publique et à l’organisation Mondiale de la Santé (OMS) ou les autres canaux de communication officiels de ces Structures.

Toutefois, vu la prolifération des cas d’usurpation des sites web ou des comptes sur les réseaux sociaux, des précautions devraient être prises, notamment la vérification des informations sur le propriétaire du site web à partir des plateformes Whois et la vérification de la présence d’un certificat SSL qui se matérialise par l’ajout d’un « s » à la mention traditionnelle http sur la barre de navigation, devenant ainsi https avec l’icône d’un cadenas.

En outre, compte tenu du fait que les réseaux sociaux sont aussi devenus des canaux de communications officiels des Structures publiques et privées et même des hautes personnalités, les usagers devraient préférer les pages ou comptes certifiés, car la certification (badge bleu) est un mécanisme mis en place par les éditeurs des plateformes de réseaux sociaux pour attester qu’une page ou un compte appartient bel et bien à l’entité qui prétend en être le propriétaire.

Nous encourageons donc les Administrations et les Entreprises à se rapprocher de l’ANTIC pour faire certifier leurs comptes et pages sur les réseaux sociaux ainsi que leurs sites web (à travers un certificat SSL).

Les éléments liés à l’apparence du site web ou de la plateforme (structure, ergonomie, clarté de la langue, type de publicités, etc.) devraient aussi être pris en considération lors de l’évaluation de la crédibilité de la source. Un site web utilisant un langage approximatif avec des publicités intempestives devrait faire l’objet d’une suspicion.

L’information est-elle publiée par d’autres plateformes crédibles ?

Les bonnes pratiques en matière de fact-checking préconisent un recoupement d’informations sur différents canaux ou sources crédibles. Les usagers doivent donc avoir l’habitude de faire des recherches sur les informations reçues à partir des moteurs de recherche. Plus une information est disponible sur des canaux crédibles ou des sources faisant figure d’autorité, plus elle a des chances d’être authentique.

Toutefois, l’emphase devrait être mise encore une fois sur la crédibilité, la légitimité et l’autorité de la source dans le domaine en question car contrairement à ce que les populations peuvent penser, ce n’est pas parce qu’une information est virale sur les réseaux sociaux qu’elle est forcément authentique.

Par ailleurs, il importe de relever qu’avec l’expansion des fake-news, les communautés de journalistes et de sociétés de média ont mis en place des plateformes de factchecking qui permettent notamment de récapituler les fausses informations ou hoax ayant déjà fait l’objet d’une vaste campagne de désinformation. Parmi ces plateformes que les internautes peuvent consulter gratuitement, l’on compte DECODEX, Cross Check et Africa Check.

L’information présente-t-elle des détails incohérents ?

Les internautes doivent utiliser leur bon sens et leur esprit analytique pour bien appréhender l’information, Pour ce faire, ils devront considérer plusieurs éléments entre autres la chronologie des évènements, les fichiers multimédias qui les accompagnent et les contradictions qui pourraient exister.

Il est important de savoir à quel moment les faits relatés se sont produits. Par exemple, certaines fausses informations s’appuient sur des images prises dans des contextes et à des moments différents pour commenter un sujet d’actualité.

Les légendes sous les images, la date de publication d’un article, et les métadonnées sont susceptibles d’apporter de précieux renseignements. L’analyse et le croisement des informations sur les fichiers multimédias qui accompagnent souvent les informations peuvent être réalisés à partir des moteurs de recherche ou de certaines plateformes telles que Google Image, Tineye, Youtube datavie-wer.

En outre, parce qu’ils soulignent parfois l’incohérence d’une information, les commentaires des internautes peuvent être utiles pour jauger la crédibilité des informations avancées. Ce travail de questionnement prend un certain temps, mais reste le meilleur moyen de s’assurer de la fiabilité d’une information.

Source: Cameroon Tribune

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