Par Pr. Joël Narcisse MEYOLO*
Le 31 août et le 16 décembre 2021, le Ministre des Arts et de la Culture, a respectivement signé les décisions portant création et fonctionnement du Comité Scientifique et du Comité Scientifique élargi pour la rédaction de l’Histoire Générale du Cameroun. S’il y a des raisons d’accueillir ce Comité avec espérance au regard des défis de l’heure, une analyse objective de ces documents et l’observation attentive des premiers actes liés à l’objectif visé, diluent fondamentalement optimisme de départ.
Dans ma posture de précurseur d’un courant historique, en l’occurrence, le meyolisme, il m’a paru nécessaire de me prononcer sur les limites qui me semblés évidentes et dont la non-remédiation, pourra très certainement aboutir à la reproduction, sous une forme « scientifique » du discours indigeste de l’«histoire» nationale sous fond de satisfaction de l’ordre gouvernant qui au demeurant ne l’aura véritablement pas exigé.
A la lecture de mon livre paru en 2019, le voyageur qui s’y émerge, découvre notamment mon appel au passage nécessaire de la « minorité à ta majorité historique », je la pose d’ailleurs comme la conséquence de la prise de conscience du caractère obligatoire de l’invention d’une personnalité camerounaise. Laquelle, je nomme l’identité narrative.
Cela dit, la structuration d’un projet aussi ambition, comme celui de rédiger l’Histoire Générale du Cameroun, doit être consubstantielle à la mise en marche du processus d’affirmation et ou de la consolidation d’une politique plus englobante, visant la création de Camerounais nouveaux. il ne saurait donc être un acte isolé sans un ancrage axiologique. L’exigence d’un rendu efficient, suppose des préalables élémentaires.
Le premier, implicitement évoqué plus haut, est la volonté politique de léger aux générations à venir, des rudiments de leur fierté. Dans cette dynamique, c’est un système qui se met en marche, je dirais mieux tout un mécanisme structurel dans lequel se meuvent dans une harmonie unique, volonté de revoir les schèmes mentaux, exigence de conformité aux chalenges actuels et nécessité d’une vision prospective.
Les décisions du Ministre des Arts et de la Culture pourraient éventuellement auréoler ce projet de l’onction de la volonté politique. Mais à l’évidence, elles sont davantage ressenties comme des actes isolés. La sensation d’une démarche en solo, est renforcée au regard du processus de mise en place du Comité Scientifique et plus tard de son élargissement.
De mon point de vue, la création d’un Comité Scientifique pour la rédaction d’une Histoire Générale du Cameroun, si tant il est vrai que ce soit cela l’objectif à atteindre, ne saurait se faire en dehors d’une démarche universitaire. Dans ce sens, au lieu de confier ce projet à la diligence d’une organisation moribonde qui peine à exister, il aurait été préférable de se référer aux Départements d’Histoire des Universités d’État, des Universités Privées et des Centres de Recherche.
Au niveau des Départements d’Histoire, structures du système universitaire sur lequel pèse le soupçon de regrouper des hommes et des femmes dépositaires d’un petit savoir en la matière ; des rencontres auraient été organisées pour débattre de la question.
L’on aurait très certainement abouti à l’élaboration sous la forme de résolutions de Conseils de Département ; à de proposition plus pertinentes. Mieux encore, en procédant par le canal des Département d’Histoire, la passerelle avec les autres sciences indispensables à la réalisation de ce projet aurait été plus accomplie.
Concrètement, en lieu et place d’une liste d’experts très souvent ignorants de la présence de leurs noms sur ce document élaboré et proposé sur la base du copinage et des accointances extrascientifiques, l’on aurait des listes d’experts conçues avec comme substance, les spécialisations, les spécificités, le potentiel et les productions des personnes choisies.
La lecture de la décision portant élargissant le Comité Scientifique, indique bien que les experts ont été choisis sur la base des propositions faites par la Société Camerounaise d’Histoire. C’est l’occasion pour moi ici, de faire savoir que cette structure, au-delà du nom, n’est rien d’autre qu’un « machin » dont l’existence depuis bientôt sept ans, est caractérisée par l’inexistence.
La famille des Historiens Camerounais sait de quoi je parle. A priori, il faut être membre de cette structure pour voir son statut d’Historien quelque fois chèrement gagné pour être reconnu. Cette approche aurait été efficace si la Société Camerounaise d’Histoire avait l’envergure de l’Ordre des Médecins, de l’Ordre des ingénieurs ou encore celui des Pharmaciens, bref si elle avait acquis l’assentiment des praticiens de l’Histoire au Cameroun.
Malheureusement, le vécu de cette institution est loin de présenter les garanties d’une telle ambition. Mieux encore, il est fort éloquent de se rendre à l’évidence que la quasi-totalité des Enseignants de Rang Magistral dont les noms figurent sur la liste des experts, ne sont membres de cette institution.
D’où le sentiment d’une volonté manifeste, soit de s’éviter les mécontenter les « grands » et inversement, par l’absence des uns, d’exclure les « faibles ». Pourtant, un projet comme celui que porte le Ministère des Arts et de la Culture, va au-delà des considérations d’un instant, fondées pour l’essentiel sur la détestation de la contradiction.
L’une des raisons essentielles de l’absence de certaines figures importantes de l’expression de l’histoire du Cameroun, est l’aversion que les dirigeants de la Société Camerounaise d’Histoire ont des courants nouveaux qui arrivent, bousculant au passage, ce qui a longtemps été admis comme acquis, il faut bien se le dire sans fioriture, l’enseignement de l’Histoire au Cameroun souffre de plusieurs maux. J’ai eu l’occasion de recenser le plus important d’entre eux, c’est-à-dire, l’incapacité à faire mouvement vers la majorité historique.
Dans ce contexte d’immaturité, l’histoire du Cameroun est scindée en bons et mauvais temps, il n’est donc pas surprenant que des problématiques importantes soient mises dans les tiroirs, pire encore, quand bien même elles auraient une existence tâtonnante, elles sont tout simplement mises à la retraite. L’une des expressions des plus illustratives de cette situation, est la crise anglophone qui sévit au Cameroun depuis 2016.
L’absence d’une prise de position officielle des Historiens sur la question est consécutive à l’insémination artificielle par des praticiens bardés d’œillettes ; des semences dont la conséquence est la naissance d’une Histoire du Cameroun partielle, partiale et partisane. J’ai résumé cela en parlant du manque de saveur du repas historique servi aux convives.
L’autre difficulté, est l’option de la narration qui reste encore aujourd’hui, dans la plupart des Départements d’Histoire, la démarche admise. Ceci se vit notamment à la lecture de la décision n°0015/MINAC/SG/DDLL du 16 décembre 2021 portant désignation des Directeurs des volumes de l’Histoire Générale du Cameroun.
Comment comprendre qu’au vingt-unième siècle, l’orientation donnée à la rédaction de l’Histoire Générale du Cameroun, soit l’approche chronologique, en lieu et place de l’approche thématique qui a le mérite d’être fondé sur une vision, dont l’appréhension de l’Histoire est à la fois, stratégique et « solutionniste ».
L’évidence la plus simple étant que les faits traversent le temps. Les mouvements migratoires par exemple sont une constance. La différence se situe davantage sur le procédé et non sur l’objectif final qui de tout temps, demeure la quête d’un mieux-être.
De ce point de vue, le premier tome au lieu de s’intéresser aux temps anciens, gagnerait à élaborer sur l’histoire des peuples qui constituent la population camerounaise.
Dans le même esprit, il ne serait pas superfétatoire qu’un tome soit réservé au processus de territorialisation du Cameroun, il engloberait aisément, la mise en commun des espaces, la présence occidentale avec les transformations induites. Userait aussi judicieux à ce niveau d’interroger les effets de la décentralisation et des enjeux territoriaux d’aujourd’hui.
Dans le souci de positionner les Camerounais dans un espace monde où se côtoient les identités nationales et les réalités externes, il ne serait pas rédhibitoire qu’un tome soit consacré à la construction d’une conscience nationale, en prenant ancrage, la création de l’État du Cameroun dès le 1er octobre 1961.
Dans ce sens, les formes de résistances à l’occupation étrangère et les formes de solidarité endogène pourraient légitimement contribuer à la construction d’une identité narrative de la résistance. Cette partie pourra également intégrer les formes de résilience contemporaines liées au contexte économique mondial et à la rudesse des relations internationales.
Un autre pan important de l’Histoire du Cameroun est l’intense activité politique qui s’y est déroulée et qui s’y déroule, il serait par conséquent important qu’une emphase particulière soit accordée à ce segment, il serait question de revisiter les séquences de la vie politique en mettant en évidence, les différentes formes d’organisations qui ont abouti à la création des partis politiques et le vécu de ceux-ci à travers le temps.
Ce qui me semble important de retenir est qu’au cours de son Histoire, le Cameroun a su faire émerger des filles et des fils aux actions hautement impactantes. il serait par conséquent cohérent que le tome réservé aux grandes figures de l’Histoire, soit tout simplement dilué dans les différents tomes constitutifs du document final.
Meyolistiquement votre !
*Maître de Conférences Spécialiste de l’Histoire Parlementaire Fondateur du Centre de Recherche en Histoire Précurseur du meyolisme
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