Le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo s’interroge sur le rapport des Camerounais à l’engagement citoyen, à l’éducation et à l’exil, dans un texte publié sur les réseaux sociaux. Il y dénonce notamment ce qu’il considère comme une tendance à rechercher ailleurs les conditions de vie que les citoyens ne parviennent pas à construire collectivement au Cameroun.
À partir d’une scène observée en France, le réalisateur raconte avoir vu un adolescent de 15 ans manifester face à des policiers pour réclamer « une école digne de ce nom ». Cette image sert de point de départ à une réflexion plus large sur la jeunesse camerounaise et son rapport à l’avenir.
« Quinze ans », insiste Jean-Pierre Bekolo, opposant cet engagement précoce à la situation qu’il décrit au Cameroun, où de nombreux jeunes adultes envisageraient principalement le départ à l’étranger comme perspective d’avenir.
Lire la sortie de Jean-Pierre Bekolo :
« J’ai vu en France un gamin de 15 ans faire face à une ligne de policiers, avec pour toute armure son sweat à capuche et pour toute arme un smartphone pointé vers l’avant. Il réclamait simplement une école digne de ce nom.
Quinze ans.
Au Cameroun, où le système éducatif s’effondre sous nos yeux, un homme de 25 ou 30 ans ne rêve bien souvent que d’une chose : partir. Partir précisément dans ce pays où des adolescents descendent dans la rue pour préserver leurs universités, leurs hôpitaux, leurs retraites et leurs libertés publiques.
Et une fois que le courage des autres a rendu cette société habitable, nous débarquons pour en cueillir les fruits.
Il faut avoir le courage de nommer ce comportement : c’est un parasitisme social. Ce n’est pas une fatalité culturelle ni la nature profonde des Camerounais, mais un réflexe de fuite généralisé. Nous voulons consommer un progrès dont nous refusons de payer le coût politique et collectif chez nous.
Nous voulons des routes praticables, mais sans risquer la confrontation avec ceux qui détournent le budget du bitume. Nous voulons des soins de santé dignes, mais sans soutenir les soignants qui dénoncent l’état des hôpitaux. Pis encore : chez nous, quiconque ose lever la voix pour l’intérêt général est immédiatement taxé d’agitateur, d’inconscient ou de quelqu’un qui « cherche les problèmes ».
Nous vénérons le résultat des luttes d’autrui tout en méprisant l’acte même de lutter. Dès lors, que transmettons-nous à nos propres enfants ?
Nous leur apprenons à briller individuellement pour mieux déserter le naufrage. Nous leur enseignons que la réussite suprême consiste à amasser assez d’argent pour s’acheter des privilèges privés — un groupe électrogène, un forage, une clinique privée — avant d’arracher le visa salvateur. Nous les préparons à fuir vers un ordre social bâti sur le sang et la sueur des enfants des autres.
La vraie question n’est donc pas de savoir comment nous éduquons notre jeunesse, mais à quoi nous la destinons : Les formons-nous à bâtir une nation, ou simplement à devenir des passagers clandestins dans les sociétés que d’autres ont eu le courage de fonder ? »

