Samuel Eto’o : l’imparfait qui achève (TRIBUNE)

Cameroun Actuel
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Il est des trajectoires qui refusent obstinément les lignes droites et les partitions bien écrites. Samuel Eto’o appartient à cette catégorie d’hommes dont chaque geste agit comme un révélateur des névroses profondes d’une société.

Par Cyrille Tchamba

Pour les uns, il est un bâtisseur providentiel. Pour les autres, un autocrate au verbe haut. Mais ces catégories sont trop étroites pour contenir le personnage.

Samuel Eto’o est un imparfait au sens presque grammatical du terme : une action irrégulière, parfois brutale, pleine de ratures et de contradictions, mais qui avance malgré tout. Et paradoxalement, dans un pays saturé de « parfaits » institutionnels, il est de ceux qui achèvent encore quelque chose.

On lui reproche son ego, sa brutalité, ses débordements et son goût excessif de la confrontation. Ces critiques ne sont pas sans fondement. L’homme n’est ni un diplomate feutré, ni un produit calibré de la haute administration camerounaise. Il ne maîtrise ni les lenteurs étudiées des commissions, ni la politesse anesthésiante des salons administratifs.

Il avance autrement : avec les muscles de son ambition et les cicatrices de ses combats.
Et c’est précisément cela qui dérange.

Car au milieu d’un pays progressivement habitué à l’échec administratif, à l’inachèvement chronique et aux promesses sans lendemain, Samuel Eto’o introduit une anomalie presque insultante : il termine certaines choses.

L’inauguration du siège de la Fédération Camerounaise de Football dépasse largement le football. Ce bâtiment n’est pas seulement du béton et du verre. Il est devenu le symbole d’une victoire de la volonté sur l’inertie nationale.

Cinq présidences s’y étaient cassé les dents. Des hommes réputés brillants, diplômés, expérimentés, parfaitement formés aux mécanismes de l’État. Pourtant, tous avaient fini engloutis dans le même marécage : procédures interminables, juridisme stérile, prudence maladive et peur permanente de décider.

Il aura fallu un homme imparfait pour achever l’œuvre.
Et c’est peut-être là le véritable scandale.

Car Samuel Eto’o commet le plus grand des sacrilèges dans le Cameroun contemporain : il démontre publiquement que notre impuissance collective n’est pas toujours une fatalité. Elle est parfois devenue un confort.

Le système supporte difficilement ceux qui produisent du résultat. Parce qu’ils révèlent mécaniquement l’inertie des autres.
Alors oui, le style peut heurter. Ses prises de parole improvisées, ses provocations, ses hommages iconoclastes et ses démonstrations d’autorité irritent les gardiens du protocole.

Mais que vaut un protocole qui ne protège plus aucune ambition nationale ?
Que vaut une gouvernance élégante lorsqu’elle administre méthodiquement le déclin ?
Que vaut la perfection des formes lorsque le réel, lui, s’effondre ?

Samuel Eto’o n’est pas l’homme des transitions douces. Il appartient à cette catégorie de personnalités que les systèmes fatigués produisent parfois dans leurs phases terminales : des hommes excessifs, discutables, imparfaits… mais capables de remettre du mouvement là où tout semblait figé.

L’Histoire retiendra certainement ses colères, ses excès et ses zones d’ombre. Mais elle devra aussi reconnaître qu’au milieu du grand renoncement collectif, cet homme imparfait aura eu le courage rare d’achever ce que tant d’autres avaient laissé mourir.

Au lendemain du 20 mai, cette réflexion prend une résonance particulière.

Car dans cet océan de renoncements successifs, où l’unité nationale ressemble parfois davantage à une rhétorique institutionnelle qu’à une conviction populaire profondément partagée, beaucoup de Camerounais ont cessé de croire pleinement au récit collectif. Le vivre-ensemble n’a pas toujours permis le manger-ensemble. Et lorsqu’une nation ne partage plus ni l’espérance, ni les opportunités, ses symboles finissent eux aussi par s’épuiser.

Alors peut-être faut-il regarder autrement ce bâtiment inauguré à Yaoundé.
Car au-delà du football, du béton et des polémiques, il porte peut-être quelque chose de plus rare dans le Cameroun contemporain : la preuve qu’il est encore possible d’achever une œuvre commune.

Et dans un pays qui doute désormais de lui-même, cela ressemble déjà à une forme d’espérance.
Comme cette étoile jaune au milieu du drapeau camerounais : vacillante parfois, contestée souvent, mais encore debout au milieu des fractures, comme la promesse obstinée que tout n’a peut-être pas encore définitivement échoué.

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