L’inauguration du nouveau siège de la Fédération Camerounaise de Football (FECAFOOT) restera sans doute comme l’un des moments symboliques forts du football camerounais de ces dernières années.
Par Jean Paul Tchomdou, Expert en Communication
Après plus d’une décennie d’attente, le football camerounais dispose enfin d’un siège moderne, visible, imposant, à la hauteur des ambitions d’une grande nation de football.
Et il faut le dire avec honnêteté : parvenir à terminer une telle œuvre n’était pas gagné d’avance.
Avant Samuel Eto’o, plusieurs responsables se sont succédé à la tête de la FECAFOOT, sans réussir à achever ce chantier, peu importent les raisons. Lui y est parvenu. Et cela constitue un mérite réel.
Mais depuis plusieurs jours, les débats autour de cette inauguration ont aussi révélé quelque chose de plus profond : notre rapport à la mémoire institutionnelle et à la reconnaissance des contributions.
En effet, certaines communications particulièrement enthousiastes de proches, soutiens et admirateurs de Samuel Eto’o ont parfois donné le sentiment que l’histoire de ce siège commençait avec son arrivée à la tête de la FECAFOOT. À écouter certains discours ou à lire certaines publications, on avait parfois l’impression que la conception, la construction et la réalisation de cette infrastructure relevaient presque exclusivement de l’actuel exécutif.
Comme si tout avait commencé avec lui.
Et c’est précisément cette perception qui a suscité autant de réactions.
Parmi ces réactions, il y avait bien sûr des détracteurs habituels du président de la FECAFOOT. Mais il serait injuste de réduire toutes les prises de parole à une logique d’opposition systématique.
Car il y avait aussi des témoins de l’histoire. Des personnes qui ne sont ni dans l’hostilité, ni dans l’adulation. Des hommes et des femmes qui rappelaient simplement une vérité historique : ce projet avait été initié sous la présidence de Iya Mohammed, qui avait engagé l’essentiel du gros œuvre avant l’arrêt brutal du chantier lié à ses problèmes judiciaires.
Et au fond, cette exigence de vérité est légitime.
Reconnaître l’apport de Samuel Eto’o n’oblige pas à effacer celui d’Iya Mohammed. Mais rappeler le rôle d’Iya Mohammed ne doit pas non plus minimiser l’exploit d’avoir terminé le chantier.
Car les grandes œuvres humaines ont souvent cette particularité : elles dépassent les hommes qui les initient.
Même dans les plus grandes démocraties et les grandes civilisations architecturales, les grandes œuvres se construisent parfois sur plusieurs générations.
L’exemple le plus frappant reste peut-être celui de la Sagrada Família à Barcelone. Cette œuvre monumentale engagée depuis 1882 voit sa construction se poursuivre portée par d’autres générations d’architectes, d’ingénieurs et de responsables sans que cela n’efface la mémoire ni le mérite de ses concepteurs.
Reconnaître la vision initiale de son concepteur n’a jamais empêché de saluer le travail immense de ceux qui poursuivent et finalisent progressivement le projet.
Et c’est peut-être cela que nous devons comprendre collectivement : ne pas réduire ou effacer le prestige de celui qui a imaginé et lancé une œuvre ne signifie pas nier le mérite immense de celui qui a réussi à l’achever.
Au contraire.
C’est précisément là que cette inauguration a finalement pris une dimension particulière.
Car au cours de la cérémonie, Samuel Eto’o a posé un geste fort et élégant : il a invité toute l’assistance, y compris le Premier ministre, à se lever pour rendre une standing ovation à Iya Mohammed. Il a également rendu un hommage appuyé au ministre des Sports.
Dans un contexte souvent marqué par les querelles d’ego, les divisions et les logiques d’effacement, ce geste mérite d’être salué.
Il rappelle une chose essentielle : les grandes institutions se construisent dans la continuité.
Oui, certains imaginent les projets. Oui, d’autres les lancent.
Oui, d’autres encore les achèvent.
Et chacune de ces étapes a de la valeur.
Un autre détail a cependant attiré l’attention de plusieurs observateurs : la plaque commémorative ne portait que deux noms, ceux du président de la Confédération Africaine de Football et de Samuel Eto’o, sans mention d’autres acteurs institutionnels ayant également accompagné ou marqué l’histoire de cette infrastructure.
Ce détail, sans enlever quoi que ce soit à la réussite de l’événement, montre peut-être justement combien les questions de mémoire et de reconnaissance restent sensibles.
Mais au final, peut-être faut-il retenir l’essentiel.
Ce siège existe désormais. Il est debout. Il servira le football camerounais pendant des décennies.
Et au lieu de transformer cette inauguration en champ de bataille permanent entre pro et anti, nous gagnerions peut-être collectivement à y voir une leçon plus grande : les grandes œuvres dépassent souvent les hommes qui les portent à un moment donné.
L’histoire retiendra probablement qu’Iya Mohammed a initié le projet.
Elle retiendra aussi que Samuel Eto’o l’a achevé.
Et dans une institution mature, ces deux vérités peuvent coexister sans s’annuler.
Jean Paul Tchomdou
Expert en Communication
Président de l’Académie du Bonheur

