C’est une crise qui est en train d’arriver : entre les peuples de la Côte et les Bamiléké. Elle promet d’être violente. Les nuages noirs sont déjà en cours d’amoncellement et je ne vois guère ce qui va l’empêcher. À moins que la science historique – celle qui explique les attitudes futures par la compréhension de celles passées – veuille aider. On n’a pas très bien compris quelqu’un comme Abel Elimby Lobe qui, au départ, n’a fait que pointer une situation paradoxale et injuste pour les peuples du Littoral.
Par Édouard Bokagné
Notre pays est divisé en dix régions administratives dans lesquelles une violente exigence de décentralisation s’est exprimée. Deux soubresauts l’ont imposée : le premier, à la Tripartite de Yaoundé de 1993 où elle fut insérée dans la constitution en 1996 ; le second au Grand Dialogue National de 2019 qui a activé les institutions qui serviraient d’outils à cette décentralisation.
La décentralisation – dont tout le monde s’accorde à penser qu’elle n’est pas achevée ou même bien menée – fut perçue par bon nombre comme un pis-aller qui ne pouvait remplacer une authentique fédération. Mais c’est tout ce qui fut concédé et c’est ce que permettait la législation. Élimbi Lobé s’y est accroché. Lui, est un fils du Littoral qui a effectué une lecture pointue des textes et pratiques liées à cette décentralisation. Il en est sorti avec une glaçante conclusion : un sentiment d’invasion.
Il y a toujours eu, au sein de la nation, des mouvements de population en quête d’un mieux-être. Ce mouvement est d’ailleurs très ancien, puisqu’avant la colonisation allemande, c’étaient des migrations de peuples et leurs implantations. Entre 1890 et 1914, le colonisateur allemand y a mis fin. Mais il a favorisé d’autres types de déplacements pour les villes qu’il a créées à la faveur de son exploitation : dans ses grands chantiers et ses plantations.
Ceux qui se déplaçaient n’étaient pas obligatoirement au service du colon. Mais en période coloniale, tous vivaient de la colonisation. Il fallait bien occuper les espaces vides : des cultures délaissées comme le maraîchage, des petits métiers méprisés, le ramassis social : domesticité ou prostitution ; bref tout ce tric-trac, tout-à-brac qui fait la modernité et l’espace urbain. Nulle part ailleurs ce brassage de population ne fut aussi intense qu’au Littoral et, tout particulièrement, aussi concentré que dans la ville de Douala, qui s’est d’ailleurs appelée Kamerunstadt.
Douala n’était pas seulement la ville principale et la citadelle commerciale ; ce qui aurait été une raison plus que suffisante pour en faire un immense pôle d’attraction. Douala avait été, dès les débuts, le pôle politique. Ce sont leurs chefs qui, en 1884, avaient négocié – et favorisé – l’occupation. Celle-ci, malheureusement, s’exerça à leur détriment et la colonisation allemande, si elle fut globalement une entreprise de modernisation du territoire, fut pour les Douala, le commencement de la dépossession de leur sol par expropriations et délocalisations.
De notre histoire donc, Douala est la partie du chaudron la plus exposée au feu du mouvement des populations pour diverses raisons. À l’ère des traites d’esclaves, les captifs qui venaient de l’intérieur étaient surtout bamilékés C’est très documenté dans les archives de la Fondation Harriet Tubman, la promotrice du Underground Railways. Quand les Anglais ont prohibé cette traite et imposé le « commerce légitime », les captifs furent libérés et leur nombre important a déstabilisé la structure sociale d’une bonne partie du Littoral, dans ce qu’on appelle communément le heurt des Makoko et des Manganga.
L’occupation française n’a guère beaucoup aidé entre 1920 et 1960, après la Grande Guerre. Bien qu’on la dise Mandat (de 1920 à 1945) ou Tutelle (de 1945 à 1960), elle était toujours une colonisation, d’autant plus compliquée chez- nous qu’elle s’accompagnait de dégermanisation : c’est-à-dire la volonté d’effacer les vestiges de la présence et de l’action allemande. Cela traçait la voie à la résistance à son action : la germanophilie. Les Douala qui, paradoxalement, avaient été les plus hostiles aux Allemands sous l’occupation allemande devinrent les plus pro-allemands sous les Français.
L’administration française qui n’allait pas laisser faire sans réagir les instrumentalisa pour casser ce mouvement, achevant de totalement diviser la société Douala. L’élite du Littoral se concentrait là-bas. Elle ne put jouer qu’un rôle marginal d’accompagnement dans le mouvement nationaliste qui s’ébaucha avec le lancement du syndicalisme et la création du premier parti politique. Ce dernier, pour finir, lança une campagne armée dès 1955 qui dégénéra en une meurtrière guerre dite d’indépendance. Cette guerre acheva de complexifier le peuplement du Littoral à la faveur de la composante bamiléké.
Les éléments de la crise qui arrive sont donc réels et très anciens. L’occupation du Littoral par les Bamiléké n’est pas la paisible ballade d’innocents commerçants venus acquérir des terrains honnêtement. Ce sont des invasions littérales de socles de peuplement poussés par de drastiques affres existentielles. La saisie des terres du Littoral est d’abord assise sur un phénomène violent ; d’une violence d’autant plus déstructurante que, d’importants repères perdus par les historiques défaites coloniales et les nombreux croisements déformants avec d’autres groupes, les gens du Littoral n’avaient plus d’arguments pour résister.
La décentralisation les leur a offerts. Dans son principe, elle consiste tout d’abord en un cadre juridique qui permet de réguler l’activité politique en protégeant le droit du sang, mentionné ici par le terme « autochtone ». Le Littoralien est autochtone du Littoral, non par le droit du sol dont le Bamiléké qui y vit – tout comme n’importe qui – peut jouir (sur plusieurs générations parfois), mais par le sang. Quand le Littoralien chante le « Ô Cameroun », le berceau de ses ancêtres n’est pas 475 000 km² mais le Littoral. Et celui du Bamiléké qui vit au Littoral n’est pas au Littoral, mais à l’Ouest.
Une importante charge explosive sociale est donc entreposée-là. Les groupes opposés sont clairement identifiés. Élimbi Lobé a joué et continue de jouer un rôle de catalyseur pour faire comprendre à tous les peuples du Littoral – et non plus seulement à la composante Douala – le sens de leur combat. Il n’est pas de chasser les Bamiléké comme on le croit puisqu’aucun autre groupe de l’espace national ne se sent particulièrement visé par sa diatribe alors même que tous sont implantés au Littoral.
Élimbi Lobé ne dit pas autre chose que ce qui se fait partout dans le cadre de la décentralisation : l’Ouest est régi par les fils de l’Ouest.
Le Nord l’est par ceux du Nord. Les pontes de la décentralisation, au Sud, sont du Sud. À l’Est, ils sont de l’Est.
Pourquoi il n’y a que des Bamiléké pour dire, au Littoral, qu’un Camerounais est chez-lui partout ?
Et qui ne veut pas que le Littoral soit aux Littoraliens ?

