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Déclassification des archives : un témoin vivant du génocide colonial français sort du silence

« Aucun pays ne saurait évoluer sans connaître son histoire et sans se référer à son passé ». C’est la maxime que soutient l’Union des populations du Cameroun (Upc). Se prononçant sur l’initiative du président de la République française d’ouvrir les archives liées au massacre des martyrs et des populations perpétué par les colons français durant la période coloniale, Dr Pierre Baleguel Nkot jette un regard sur la démarche d’Emmanuel Macron, sur la convocation des Historiens français et camerounais à l’identification des archives et formule, en même temps, les attentes quant au règlement de ce contentieux historique passé. Dr Pierre Baleguel Nkot s’est entretenu avec Serge Aimé Bikoi, voici ce qui en ressort.

L’actuel Secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun(Upc) était tout petit lorsque le génocide des nationalistes et des populations s’était produit dans les régions du Centre et de l’Ouest-Cameroun. Dr Pierre Baleguel Nkot est, en effet, un témoin vivant des formes d’atrocités vécues et subies par les figures historiques et symboliques ayant contribué à la construction de la vie politique de la période coloniale jusqu’à l’étape des indépendances.

Ruben Um Nyobe, Félix Roland Moumie, Ernest Ouandie, Abel Kingue, Ossende Afana sont, entre autres, des martyrs ayant été assassinés durant cette époque-là. 74 ans après, le patron administratif du parti historique salue, d’ores et déjà, l’initiative de déclassifier définitivement les archives. L’annonce avait été faite, au départ, par François Hollande, ancien président de la République française, le 3 juillet 2015 au cours d’une visite officielle au Cameroun.

Cet homme d’État avait, de surcroît, reconnu ces affres commises. « Je peux, tout simplement, dire que l’on a avancé d’une étape parce qu’un pays ne peut pas évoluer sans son passé. Tous ces pays que vous connaissez là ont toujours leur passé. Il n’ya pas de Cameroun sans ce qui s’est passé entre 1948 et 1960. Donc si nous sommes comme nous sommes là, c’est d’ailleurs à cause de l’Upc », explique P. Baleguel Nkot.

Selon l’approche méthodologique conçue par Emmanuel Macron et certains leaders de la société civile dite africaine ayant entamé ce travail scientifique ces derniers mois sur l’histoire de la décolonisation et des indépendances au Cameroun, il est question de convoquer les Historiens camerounais et français. Question de procéder à l’identification des archives, des lieux de mémoires et des îlots de massacres.

Pour le Secrétaire général de l’Upc, il ne suffit pas seulement de requérir la contribution des scientifiques à la réalisation de cette œuvre, mais fort au contraire, il est impérieux de convoquer, dans la même lancée, les leaders et acteurs upecistes qui ont, eux aussi, leur mot à dire à ce sujet, ainsi que l’affirme l’acteur politique :

« Je crois que ce n’est pas suffisant en ne sollicitant que les Historiens, car ce n’est pas une affaire académique. Ils iront, certes, consulter les archives, mais ce n’est pas, je le réitère, suffisant. Pour restituer la réalité, il y a des gens qui sont plus âgés que moi et qui ont vécu toutes ces atrocités. Interroger les Historiens, c’est bien, mais il faut maintenant les Upecistes eux-mêmes, ceux qui ont vécu et qui ont la chance d’exister aujourd’hui.

Par exemple, parmi ceux qui sont encore vivants, il y a la veuve de R. Um Nyobe que l’on peut encore interroger. Il y a même des gens qui ont été en brousse et qui sont encore vivants, avec qui on peut échanger, tels que Mbombog Yebga.

On doit les questionner ils vont restituer la réalité qu’ils avaient vécue. On va donc intégrer les éléments de terrain des Historiens et des acteurs ayant, au plan pratique, vécu ces affres pour en faire un document complet de restitution de la réalité historique passée« .

Le Secrétaire général du parti du crabe illustre, par exemple, son cas puisqu’il avait vécu ses formes d’humiliation des symboles de la lutte pour les indépendances au Cameroun. Le bambin de l’époque s’en souvient comme si c’était hier:

« Je suis, par exemple, né dans un camp de concentration dans mon village(Makak). Donc on faisait les déportations, qui étaient de 10 à 30 kilomètres, voire 50 kilomètres hors de mon village. Dans ma cervelle d’enfance, je me souviens encore de tout ce qui se passait : des maisons que l’on brûlait ; des champs de cacao que l’on coupait et les champs de culture que l’on brûlait aussi pour affamer les Camerounais« .

Durant la conférence de presse conjointe des chefs d’État français et camerounais au palais de l’unité le 26 juillet 2022, E. Macron s’est montré sobre relativement à la réponse apportée à la question formulée par Georges Alain Boyomo, journaliste et Directeur de la publication du quotidien privé « Mutations » sur la question des massacres survenus durant la période coloniale.

D’ailleurs, le président de la République française n’exprime pas le vœu de demander pardon aux familles des martyrs et, partant, au peuple camerounais. Baleguel Nkot tente de comprendre l’option choisie par Macron.

« Tactiquement, élucide le Sg de l’Upc, l’approche intellectuelle veut que l’on fasse, d’abord, l’état de lieux et lorsque l’état de lieux sera fait, effectivement, on verra. On doit demander pardon parce que, dites-vous bien, ce qu’il (E. Macron) a dit, il y a peu de vérité là dedans. Les gens ont été tués pendant la lutte pour les indépendances.

Mais après les indépendances, il y en a qui sont morts soit par empoisonnement, soit par pendaison. Donc, il faut que l’on fasse l’état de lieux et puis, c’est après cette phase qu’il y aura le pardon. Si l’on a dit que 24 mois constitue le moment durant lequel ce travail doit être fait, ce n’est pas très loin.

L’on se dit donc qu’après ces 24 mois, l’on aura les documents parce que les gens doivent demander pardon, du moins ceux qui ont causé ces atrocités. La repentance, c’est par rapport à l’acceptation du dommage que l’on a causé à un peuple« .

Très souvent, le parti historique présente des acteurs politiques fauteurs de troubles, qui sont diamètralement opposés face au jeu de prise de position dans l’espace public. Certains cadres de l’Upc émettent des courants de pensée dissidents et qui sont en marge de l’éthique et de la philosophie du parti.

Vu que ces imposteurs, très souvent en accord parfait avec l’administration du système gouvernant en place, risquent de faire piètre figure, en évoluant en rangs dispersés, Baleguel Nkot saisit, illico presto, la balle au bond et invite, d’ores et déjà, l’ensemble des forces upecistes à resserrer les rangs et à œuvrer pour la restitution de la réalité historique camerounaise d’antan.

Voici l’appel lancé par l’homme politique : « Justement, l’un des problèmes, c’est cette volonté de tuer l’idée nationaliste au Cameroun. Je crois que tous ces problèmes vont se régler à la fois parce que l’Upc n’était pas un creuset à problèmes. Um Nyobe, lui-même, était quelqu’un de pacifique. Ce n’était pas un monsieur agité. Il y a des gens qui sont des ennemis qui amènent le désordre et le trouble au sein du parti.

Voilà maintenant que nous sommes interpellés ! Une interpellation de plus pour que nous soyons en rangs soudés, pour que tout au moins, nous travaillions ensemble pour restituer la réalité de notre pays. Nous ferons donc tout pour que nous parlions de la même voix.

Dans tous les cas, même en faisant le désordre, personne n’ira donner une date à laquelle l’on a tué Um Nyobe tel jour et l’autre vient modifier et donner une autre date. Nous sommes donc obligés de nous réunir autour de l’histoire qui nous est commune, et que nous ne pourrions changer« .

Depuis quelques mois, l’Etat du Cameroun a constitué une équipe pluridisciplinaire en charge de la réécriture de l’histoire du Cameroun. Sous la direction de Pierre Ismaël Bidoung Mkpatt, ministre des Arts et de la Culture(Minac), Archéologues, Historiens, Anthropologues, Politologues, Sociologues, Archivistes, etc ont été désignés pour réaliser cette misison-là.

Parallèlement, une équipe de jeunes leaders des organisations de la société civile réunis autour de la commission dénommée « L’histoire, la culture et le patrimoine en commun », qui a discuté avec le président français au village Noah le 26 juillet 2022, a 24 mois pour peaufiner et parfaire la besogne heuristique de reconstitution des faits liés au contentieux historique consécutif au massacre perpétré dans les aires culturelles Bassa et Bamileke.

Serge Aimé Bikoi

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