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Affaire Samuel Eto’o Fils : le fanatisme et le manichéisme dans le jeu de prise de positions individuelles au Cameroun

L’actualité sportive de ces derniers jours liée à la prestation des lions indomptables du Cameroun a permis de découvrir le comportement bipolaire des supporters de football. En effet, pour avoir tancé et sermoné les poulains de Rigobert Song Bahanag, sélectionneur-manager de l’équipe nationale, le 9 juin 2022, à l’issue du match opposant le Burundi au Cameroun, les fan’s du sport-roi ont délié leur langue, chacun se livrant à un fanatisme et à un manichéisme sans fards.

Ce jeu de prise de positions individuelles incline à débusquer deux camps diamétralement opposés, en l’occurrence le camp des laudateurs de Samuel Eto’o Fils d’une part et, d’autre part, celui de ses pourfendeurs. Sans scrupule, chacun(e) transpose, dans son registre analytique, ses émotions, ses pulsions, ses intentions et ses passions.

La rationalité, l’objectivité et la neutralité(critères de scientificité) des uns et des autres sont, ex-cathedra, mises sous le boisseau au profit des affects, des a priori, des stéréotypes, des représentations et des constructions régulés par la subjectivité, l’affectivité et l’émotivité.

Quand bien même certains veulent faire prévaloir, momentanément, leur objectivité, la tournure et les contours des débats passionnés alimentés par les férus et mordus du football les incitent à basculer, sans coup férir, dans les jugements stéréotypés visant soit à cribler de balles le président de la Fédération camerounaise de football (Fecafoot), soit à lui jeter les fleurs pour avoir tenu, disent-ils, un discours marqué du sceau de la franchise aux lions indomptables.

Il y a, pour ainsi dire, une fragmentation de l’opinion publique agrémentée par les pro et les anti-Eto’o. C’est véritablement la matérialisation de la dichotomie, voire de la ségrégation du monde social, où deux factions sont, viscéralement, opposées : la faction des partisans de l’ancien goleador et celle de ses opposants.

Journalistes; acteurs sociopolitiques; entraîneurs de foot d’ici et d’ailleurs; travailleurs des services publics et privés; auditeurs; téléspectateurs et internautes se livrent à une guerre de l’opinion publique, chacun(e) usant de ses armes conventionnelles et non-conventionnelles. Question de valoriser l’ancien avant-centre des lions indomptables ou le diaboliser.

Même les « communicateurs officiel et officieux » du président de la Fecafoot disséminés dans l’environnement médiatique et techno médiatique ne font guère la fine bouche tant ils colonisent l’espace public et visent à contraindre autrui à l’acceptation, voire à la légitimation de leur opinion.

S’obstinant à ne pas accréditer l’opinion du camp adverse, les pourfendeurs, qui se recrutent aussi parmi les figures de la scène publique, entrent en scène, déconstruisent leur opinion, dévalorisent et stigmatisent négativement Eto’o.

Invectives, quolibets, clichés et sarcasmes s’entremêlent et sont usés par les partisans et opposants de la tête de proue de l’instance faîtière du football à telle enseigne que l’on débouche sur une espèce de Lumpen radicalisme. D’un côté comme de l’autre, chaque protagoniste de la chaîne se sert d’un haillon cérébral qui décrédibilise autrui et dissimule les vrais débats de fond et les problèmes substantiels et structurels qui aiguillonnent le champ footballistique local. L’on dirait une sorte d’envoûtement collectif des grappes d’irréductibles et de contestataires de S. Eto’o Fils.

Les clivages qui sont observés dans le champ politique camerounais entre « sardinards », « tontinards », « talibans », « cabralistes » et « cabro-sardinards » se transposent, par extension, voire par extrapolation, dans les milieux du sport et, singulièrement, dans celui du football, où il y a les fan’s club de Eto’o et les hooligans qui luttent contre ce dernier.

L’actualité de la présidentielle du 7 octobre 2018 a incliné plus d’un à découvrir la typologie des discours haineux et acrimonieux que des figures de la scène publique ont construits dans le kaléidoscope politique. Ceux et celles qui sont étiquetés « sardinards » sont appréhendés comme les militants et sympathisants du Rdpc(Rassemblement démocratique du peuple camerounais).

Il s’agit, ici, des défenseurs invétérés et patentés du régime en place. Par contre, ceux et celles qui sont marqués « tontinards » sont désignés comme les militants et sympathisants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (Mrc). Il y a même un second cliché qui leur est attribué, à savoir celui de « talibans », stéréotype construit, en 2019, par un leader politique de regrettée mémoire.

Au-delà de cette bipolarisation de l’échiquier politique interne, née de l’opposition quotidienne entre Rdpcistes et Mrcistes, il y a d’autres catégorisations qui ont été, de manière ingénieuse, créées, à l’instar des « cabralistes » et des « cabro-sardinards ». Les cabralistes sont perçus comme des partisans de Cabral Libii Li Ngue Ngue, président national du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (Pcrn).

Dans le jeu de la dérision agrémenté par des protagonistes opposés aux cabralistes, ces derniers sont marqués comme des « cabris », un animal domestique connu de tous pendant que les cabro-sardinards sont cernés comme des types de militants et sympathisants que les adversaires considèrent comme des soutiens, à la fois, du Rdpc et du Pcrn.

Certains ont, toujours dans le jeu de la dérision, créé, de surcroît, un sigle alliant ces deux formations politiques, à savoir le Rdpcrn. Une espèce de symbiose des deux partis politiques construite, de manière allégorique, suivant les constructions sociales de l’imaginaire des activistes politiques opposés à ces deux entités politiques.

L’étiquetage social nourri par la confrontation des acteurs politiques dans l’espace public entraîne, par corollaire, la cristallisation des replis identitaires, la rémanence des conflits intercommunautaires et l’ensauvagement de l’Agora au point où le champ politique interne est pollué des guerres symboliques(insultes, invectives, quolibets, sarcasmes et étiquettes péjoratives), des guéguerres, des luttes individuelles, des querelles interpersonnelles et des interactions conflictuelles sans fin sur la toile.

Ces clivages entretenus dans le champ politique camerounais se répercutent dans le champ sportif, où S. Eto’o Fils est taxé de « sardinard » tant il avait soutenu la candidature de Paul Biya, président national du Rdpc, à la présidentielle de 2018. Au-delà de cette appréhension, Eto’o Fils est, dans la même veine, vu comme l’un des acteurs du milieu du sport-roi ayant, par le passé, participé à alimenter l’environnement crisogène dans l’instance faîtière du football.

Les tensions entre les acteurs, qui continuent de régner dans ce milieu, remontent à plusieurs années. Dans le jeu des figures au cœur de cette cristallisation conflictogène, il y a l’ancien attaquant des lions indomptables, qui avait joué un rôle essentiel dans cet environnement.

A cause de cet état de choses, bien de personnes estiment qu’il est mal placé pour donner des leçons à quiconque dans le processus de reconstruction du football camerounais et dans la dynamique de nettoyage des écuries d’augias. Ce jeu de perceptions fondées ou non structure le champ sportif et clive les joutes créant, par conséquent, les soutiens et les opposants à l’actuel dirigeant de la tour de Tsinga.

Serge Aimé Bikoi

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