Soixante-cinq ans après la réunification, le Cameroun consacre sa principale fête nationale au changement constitutionnel ayant aboli la fédération. Ce choix soulève des questions quant au consentement, à la reconnaissance historique et aux racines du mécontentement anglophone.
Le 1er octobre 2026 marquera le 65e anniversaire de l’union ayant donné naissance à la République fédérale du Cameroun. Pourtant, le 1er octobre ne figure pas sur la liste officielle des jours fériés publiée par la présidence. La fête nationale du pays est célébrée le 20 mai.
Ce choix mérite que l’on s’y attarde. Le 1er octobre 1961, le Cameroun méridional (sous administration britannique) a rejoint la République du Cameroun — déjà indépendante — au sein d’une fédération. Le référendum du 20 mai 1972 a conduit à la dissolution de cette fédération. C’est à ce changement constitutionnel ultérieur que le Cameroun consacre sa principale célébration nationale annuelle.
Pourquoi le pays célèbre-t-il le démantèlement du dispositif fédéral qui avait uni ses deux États constitutifs, tout en omettant de reconnaître l’anniversaire de leur union comme une fête nationale annuelle ?
Pour les anglophones qui perçoivent la perte de l’autonomie fédérale comme une trahison, le calendrier offre une tribune publique récurrente à ce grief. MMI News estime que le Cameroun devrait reconnaître le 1er octobre comme une journée annuelle de la réunification et permettre un débat pacifique sur l’événement historique qu’elle commémore.
Ce qui s’est passé le 1er octobre 1961
Les territoires qui se sont unis avaient connu des systèmes administratifs différents. Après la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, son ancien territoire du Cameroun fut partagé entre la Grande-Bretagne et la France. Le Cameroun sous administration française accéda à l’indépendance le 1er janvier 1960 sous le nom de République du Cameroun.
Lors du plébiscite organisé sous l’égide de l’ONU le 11 février 1961, le Cameroun méridional vota pour rejoindre cette république. Les options proposées étaient le rattachement au Cameroun ou au Nigeria ; l’indépendance en tant qu’entité distincte ne figurait pas sur le bulletin de vote. Le Cameroun septentrional vota, quant à lui, pour rejoindre le Nigeria.
La tutelle britannique sur le Cameroun méridional prit fin le 1er octobre 1961, date à laquelle le territoire rejoignit la nouvelle fédération. Le Cameroun méridional devint le Cameroun occidental, tandis que l’ancienne République du Cameroun devint le Cameroun oriental. Ces deux entités constituaient les États membres de la République fédérale du Cameroun. Le Cameroun occidental disposait de son propre gouvernement et de sa propre législature.
Le fédéralisme offrait un cadre institutionnel permettant de prendre en compte les disparités en matière d’administration, d’éducation et de droit héritées de la période coloniale. Reconnaître l’histoire implique de prendre acte du parcours singulier du Cameroun méridional, depuis la fin de l’administration britannique jusqu’à son intégration dans l’union.
Le déséquilibre des pouvoirs constituait déjà un problème dans l’organisation de 1961. Le récit historique de l’International Crisis Group décrit un exécutif fédéral ayant progressivement réduit la marge de manœuvre du Cameroun occidental en matière de gouvernance. Ce déséquilibre politique existait bien avant 1972.
Pour autant, l’existence des institutions du Cameroun occidental revêtait une importance capitale. Elles conféraient au partenaire le plus modeste une identité politique au sein de l’État commun. Leur suppression a modifié la perception qu’avaient les populations de leur appartenance au Cameroun.
Le 20 mai et la perte de l’autonomie fédérale
Le président Ahmadou Ahidjo a organisé le référendum de 1972 dans un contexte de parti unique. Ce scrutin a substitué un État unitaire à la fédération, mettant ainsi fin au gouvernement et à la législature distincts du Cameroun occidental. Le pays a alors pris le nom de République unie du Cameroun.
La version officielle de l’histoire présente 1972 comme une nouvelle étape de l’unification. Aux yeux des opposants à ce changement, il s’agissait de la suppression des institutions par lesquelles s’exerçait l’autonomie anglophone. Cet événement revêt donc des significations politiques radicalement différentes selon les points de vue.
Sa validité constitutionnelle a également été contestée. Les critiques anglophones invoquent l’article 47 de la Constitution de 1961, qui garantissait l’unité et l’intégrité de la fédération. Les partisans du changement avancent, quant à eux, des interprétations divergentes de cette disposition ainsi que du pouvoir de réviser la Constitution par voie de référendum.
La question politique demeure, nonobstant les divergences d’interprétation juridique. Lorsqu’un territoire de moindre envergure s’associe à un voisin plus vaste dans le cadre d’un système fédéral, quelles garanties empêchent la population majoritaire de supprimer ultérieurement l’autonomie du partenaire minoritaire ? Une majorité nationale ne suffit pas, à elle seule, à déterminer si les termes du partenariat initial ont été respectés.
Le fédéralisme permettait aux deux territoires de partager un même pays tout en conservant des institutions adaptées à leurs histoires respectives. Mettre fin à ce dispositif exigeait d’expliquer comment ces différences continueraient de bénéficier d’une protection politique. La célébration annuelle de la réforme constitutionnelle ne saurait se substituer à une telle explication.
La perte de l’autonomie fédérale constitue une racine historique majeure du mécontentement anglophone. Privilégier le 20 mai au détriment du 1er octobre consacre l’accord de 1972 comme l’accomplissement emblématique de l’unité nationale. Une commémoration annuelle du 1er octobre permettrait de maintenir l’ancien dispositif fédéral dans la mémoire collective et d’interroger le sort réservé aux garanties qu’il prévoyait.
Les arrestations antérieures à 2017
La manière dont les commémorations du 1er octobre ont été traitées ajoute une dimension plus préoccupante. Le Conseil national du Cameroun méridional (SCNC) a profité de cet anniversaire pour revendiquer l’indépendance du Cameroun méridional et son droit à l’autodétermination. Ces manifestations portaient une revendication politique concernant l’union et, de plus en plus, la séparation ; elles se distinguaient du discours officiel du gouvernement sur la réunification.
Les autorités considéraient le SCNC comme une organisation sécessionniste illégale. Des documents de recherche du gouvernement canadien font état de déclarations de responsables expliquant que les objectifs de l’organisation l’empêchaient d’obtenir une reconnaissance légale. C’est sur ce fondement que l’État justifiait les restrictions imposées à ses activités, notamment aux réunions.
Ces arrestations ont été documentées bien avant l’escalade du conflit en 2017. En octobre 2002, Amnesty International a signalé la détention d’Albert Mukong, du chef Ayamba et de Nfor Ngala Nfor, ainsi que d’autres militants. L’organisation considérait M. Mukong comme un prisonnier d’opinion, détenu pour avoir évoqué l’autodétermination des anglophones et conseillé le SCNC.
Des rapports ultérieurs décrivent des interventions des forces de sécurité pour interrompre des réunions et arrêter des militants aux alentours du 1er octobre, en 2011 et 2012. Cet anniversaire a régulièrement donné lieu à des mesures restrictives préventives et à des détentions.
Un objectif sécessionniste ne signifie pas que chaque participant à une réunion a commis un acte de violence. La légitimité d’une commémoration pacifique ou d’une argumentation politique doit s’apprécier au regard des actes réellement commis par les participants. Procéder à des arrestations pour de telles activités risque de transformer la défense de l’unité nationale, par l’État, en une expérience d’exclusion.
Une autre approche avait pourtant été préconisée. Dans sa décision de 2009 relative à l’affaire Kevin Mgwanga Gunme et autres c. Cameroun, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a constaté plusieurs violations de la Charte, notamment des atteintes à la liberté de réunion et d’association. Elle a exhorté le gouvernement à engager un dialogue constructif avec le SCNC et la Southern Cameroons Peoples’ Organisation au sujet des griefs d’ordre constitutionnel. Elle a également appelé ces organisations à renoncer à la sécession et à privilégier le dialogue.
La position de la Commission offrait une voie pour traiter ces griefs au sein même du Cameroun. Il était possible de concilier la préservation de l’intégrité territoriale de l’État et la prise en compte des revendications constitutionnelles. La multiplication des arrestations a laissé peu de place à une telle démarche. La cérémonie de février 2014 n’a pas tranché la question
Le gouvernement peut se prévaloir d’une célébration officielle de la réunification. Le 20 février 2014, Paul Biya a présidé, à Buea, la cérémonie du cinquantenaire qui avait été reportée (l’anniversaire proprement dit tombait le 1er octobre 2011). Dans son discours, M. Biya a rendu hommage à la réunification et a appelé à préserver l’unité nationale.
Ce jubilé, organisé plus de deux ans après la date anniversaire, n’a pas fait du 1er octobre une journée de commémoration nationale annuelle. Il n’a pas offert aux générations successives l’occasion régulière d’examiner les raisons pour lesquelles le Cameroun méridional a rejoint la République, ce qu’apportait le fédéralisme ou pourquoi sa suppression a été contestée.
Une Journée de la réunification annuelle permettrait d’intégrer cette histoire à l’éducation publique dans tout le pays. Elle devrait également permettre d’aborder les désaccords entourant cette union. Les citoyens devraient pouvoir y participer sans être tenus d’adhérer à l’interprétation gouvernementale de chaque modification constitutionnelle ultérieure.
La volonté de l’État d’organiser sa propre cérémonie, conjuguée aux restrictions imposées aux commémorations du SCNC, laisse entrevoir une tentative de contrôler le sens légitime à donner à la réunification. Quel récit de la formation du Cameroun se voit reconnaître une place légitime dans l’espace public ?
Le consentement et le droit d’être reconnu
La question philosophique en jeu est celle du consentement. Dans sa conférence de 1882 intitulée *Qu’est-ce qu’une nation ?*, Ernest Renan décrivait l’existence d’une nation comme un « plébiscite de tous les jours ». Il associait les souvenirs communs à la volonté constante des populations de vivre ensemble.
Appliqué au Cameroun, ce principe implique que le vote de 1961 ne peut indéfiniment porter à lui seul le poids de la légitimité nationale. La qualité de la gouvernance après le scrutin importe. L’attachement des citoyens au pays dépend en partie de leur capacité à utiliser les institutions, à évoquer leur histoire et à influer sur les décisions qui affectent leur vie.
Une union conclue selon des modalités constitutionnelles spécifiques engendre des obligations envers ceux qui y ont adhéré. Lorsque l’État modifie ces modalités, il doit expliquer comment les intérêts de ces derniers restent préservés. Qualifier leurs objections de preuve de déloyalisme revient à éluder la question fondamentale du consentement.
Le philosophe canadien Charles Taylor avance un autre argument pertinent dans La Politique de reconnaissance. Il soutient que l’identité se forge en partie grâce à la reconnaissance, y compris à travers la manière dont autrui perçoit ou dépeint une personne ou un groupe. L’absence de reconnaissance, ou une représentation déformée de l’identité d’autrui, peut causer un préjudice.
Au Cameroun, une reconnaissance officielle de l’histoire du Cameroun méridional confirmerait que cette expérience fait partie intégrante du récit que le pays construit sur lui-même. Accorder une place nationale annuelle à la date du 1er octobre enverrait le message que la contribution historique des anglophones mérite une reconnaissance publique. À l’inverse, réprimer les commémorations pacifiques risque de transmettre un message opposé.
Les anglophones sont partagés quant au fédéralisme et à l’indépendance. Une commémoration nationale devrait permettre l’expression de ces divergences. La reconnaissance gagne en crédibilité lorsque les citoyens peuvent remettre en question le récit officiel, notamment pour déterminer si le partenariat de 1961 a réellement apporté l’autonomie escomptée.
La reconnaissance aurait-elle pu changer le cours des événements menant à 2017 ?
Le différend autour des commémorations reflète un conflit plus profond concernant l’autonomie et l’appartenance politique. Les griefs relatifs au système judiciaire, à l’éducation et à la répartition du pouvoir ont eu des répercussions concrètes sur la vie professionnelle des citoyens. La résolution de ces problèmes nécessitait des décisions touchant aux institutions et à l’action gouvernementale.
L’escalade immédiate a débuté avec les mouvements de protestation des avocats et des enseignants à la fin de l’année 2016. Le 17 janvier 2017, le gouvernement a interdit le SCNC ainsi que le Consortium de la société civile anglophone du Cameroun. Les dirigeants du Consortium, Nkongho Felix Agbor-Balla et Fontem Neba, ont été arrêtés le jour même où ils avaient appelé à une manifestation non violente.
En août 2017, avant la déclaration d’indépendance, l’International Crisis Group a identifié la répression gouvernementale, les arrestations et la coupure d’Internet comme des facteurs ayant érodé la confiance et contribué à la radicalisation du mouvement. Son rapport faisait également état de concessions — notamment des mesures relatives au système juridique de Common Law et le rétablissement de l’accès à Internet — que les dirigeants du mouvement jugeaient tardives. Des revendications exprimées pacifiquement évoluaient vers une confrontation plus large remettant en cause l’État lui-même.
Le 1er octobre 2017, des dirigeants séparatistes ont proclamé un État indépendant baptisé Ambazonie. Amnesty International a par la suite signalé que les forces de sécurité avaient abattu illégalement plus de 20 personnes lors des manifestations du 1er octobre et qu’au moins 500 personnes étaient toujours en détention au moment de la publication de son rapport, le 13 octobre.
Il est impossible de savoir si une commémoration annuelle aurait permis d’éviter la déclaration de 2017. On peut toutefois raisonnablement soutenir qu’une reconnaissance plus précoce de cette date, assortie de la protection des activités pacifiques et d’une prise en compte sérieuse des griefs d’ordre constitutionnel, aurait pu atténuer le sentiment d’exclusion. La répression a contribué à réduire les possibilités de négociation politique.
Il est possible d’examiner les choix du gouvernement sans pour autant affirmer qu’il a délibérément cherché la guerre. Les faits justifient que l’on s’interroge sur une préférence récurrente pour le contrôle politique, en dépit des avertissements selon lesquels la répression risquait d’aggraver le conflit. La responsabilité de ces décisions demeure un sujet légitime de débat public.
Pour une Journée de la réunification annuelle
Le Cameroun devrait accorder une reconnaissance nationale permanente au 1er octobre. Un gouvernement qui invoque la réunification pour défendre l’unité du pays se doit de faire de son anniversaire une occasion pour les citoyens d’examiner les termes et les conséquences de cette union.
Une telle reconnaissance doit s’accompagner de la liberté de commémorer pacifiquement. Les écoles devraient enseigner l’histoire distincte des territoires réunis en 1961, en abordant notamment les choix limités offerts lors du plébiscite et les institutions en vigueur avant 1972. Le débat public devrait permettre l’expression de désaccords concernant le fédéralisme et la répartition actuelle du pouvoir.
L’État devrait également rendre compte des arrestations et des abus liés aux commémorations passées. Une nouvelle journée fériée aurait peu de portée si ces mêmes activités pacifiques continuaient d’entraîner des détentions. Un dialogue constitutionnel ainsi que la protection des institutions juridiques et éducatives anglophones donneraient une substance concrète à cette reconnaissance publique.
Le 20 mai peut demeurer inscrit dans le calendrier historique du Cameroun, mais sa signification devrait pouvoir faire l’objet de débats. Le présenter comme une simple célébration de l’unité occulte le sentiment de perte que les opposants au changement de 1972 dénoncent depuis longtemps. Reconnaître le 1er octobre permettrait aux commémorations annuelles du pays de rendre compte tant de la naissance que de la fin de la fédération.
Le gouvernement devrait désigner le 1er octobre comme Journée annuelle de la réunification et permettre aux citoyens de débattre des promesses de cette union ainsi que des arrangements politiques qu’ils sont prêts à accepter aujourd’hui. La place du Cameroun méridional dans l’histoire du pays mérite cette reconnaissance publique et cette liberté de débat.

