Le Cameroun est souvent décrit comme « l’Afrique en miniature ». La formule est devenue banale. Pourtant, appliquée à la question des mariages mixtes, elle révèle une contradiction majeure : comment construire durablement un projet tribaliste dans un pays où des millions d’individus portent déjà plusieurs appartenances ethniques à la fois ?
Par Charles Armel Mbatchou
Le débat mérite d’être posé sans romantisme. Les mariages interethniques n’ont jamais supprimé les tensions identitaires au Cameroun. Les discriminations matrimoniales, les réflexes communautaires et les replis ethniques persistent. Mais une autre réalité s’impose progressivement : l’extension continue d’une génération socialement hybride qui rend de plus en plus difficile toute logique de séparation ethnique stricte.
Le tribalisme camerounais se heurte désormais à une donnée démographique, sociologique et historique : la multiplication des filiations croisées.
I. Le Cameroun : une architecture ethnique historiquement fragmentée
Le Cameroun compte plus de 250 groupes ethniques, répartis en grands ensembles culturels : Béti-Fang, Bamiléké, Sawa, Tikar, Peuls, peuples soudano-sahéliens, groupes forestiers, populations pygmées, etc.
Cette diversité n’est pas récente. Elle résulte :
- des migrations précoloniales ;
- des expansions commerciales ;
- des royaumes anciens ;
- des conquêtes peules du XIXe siècle ;
- des déplacements coloniaux ;
- de l’urbanisation postindépendance.
Contrairement à une idée répandue, les identités ethniques camerounaises n’ont jamais été totalement closes. Les alliances matrimoniales ont existé avant la colonisation, notamment dans :
- les espaces commerciaux sahéliens ;
- les zones côtières ;
- les régions de contact entre chefferies ;
- les sociétés islamisées du Nord.
Les travaux sociologiques récents rappellent que les alliances interethniques sont « anciennes dans la société camerounaise », même si leur accélération devient particulièrement visible à partir des années 2000.
Autrement dit : le mariage mixte n’est pas une importation moderne. Ce qui change aujourd’hui, c’est son ampleur.
II. La colonisation et la fabrication politique des identités ethniques
L’administration allemande puis franco-britannique a rigidifié les appartenances communautaires.
Le pouvoir colonial avait besoin :
- d’intermédiaires locaux ;
- de classifications administratives ;
- de hiérarchies ethniques fonctionnelles ;
- d’une gouvernance indirecte.
L’ethnie devient alors :
- une catégorie administrative ;
- une unité de recensement ;
- un outil de contrôle territorial.
Le colonisateur transforme des identités fluides en blocs supposés fixes. Cette ethnicisation bureaucratique a laissé des traces profondes :
- recrutement régional dans l’administration ;
- accès différencié à l’école ;
- hiérarchies économiques régionales ;
- clientélisme territorial.
Après l’indépendance, l’État camerounais n’a jamais totalement déconstruit ce système. Il l’a parfois recyclé.
III. Les années 1960-1980 : urbanisation et brassage accéléré
L’un des tournants majeurs survient après l’indépendance.
Trois phénomènes modifient profondément la structure sociale :
1. L’exode rural
Des milliers de Camerounais migrent vers :
- Douala ;
- Yaoundé ;
- Bafoussam ;
- Garoua ;
- les villes industrielles.
Les villes deviennent des espaces de coexistence permanente.
2. L’école républicaine
Les internats, universités et concours administratifs produisent une génération socialisée hors du village d’origine.
3. La fonction publique nationale
Les affectations administratives provoquent des mobilités inédites :
- enseignants ;
- militaires ;
- magistrats ;
- infirmiers ;
- douaniers ;
- gendarmes.
Le Cameroun postcolonial crée involontairement les conditions du mélange matrimonial.
IV. Les années 1990 : démocratisation et retour violent de l’ethnicité
Paradoxalement, la libéralisation politique réactive fortement les tensions communautaires.
Avec le multipartisme :
- les partis se régionalisent ;
- les votes se territorialisent ;
- les élites mobilisent les appartenances identitaires.
L’ethnie devient un capital électoral. Mais cette période révèle aussi une contradiction fondamentale : les villes camerounaises sont déjà largement métissées socialement.
Un individu peut être :
- père bamiléké ;
- mère béti ;
- épouse sawa ;
- beau-frère peul ;
- cousins anglophones.
Le discours tribaliste commence alors à se heurter à la réalité familiale.
V. Les mariages interethniques explosent dans les centres urbains
Les recherches universitaires sur Yaoundé montrent une croissance importante des unions interethniques dans les espaces urbains contemporains.
Les facteurs identifiés sont connus :
- urbanisation ;
- mobilité professionnelle ;
- scolarisation ;
- recul progressif des mariages arrangés ;
- réseaux sociaux ;
- individualisation des choix conjugaux.
Des recherches à l’échelle africaine montrent que les mariages interethniques augmentent avec :
- l’éducation ;
- la vie urbaine ;
- la diminution des structures rurales fermées.
Le Cameroun suit clairement cette dynamique continentale.
VI. La naissance d’une génération « ethniquement indécidable »
C’est ici que le problème devient politique. Le tribalisme fonctionne lorsqu’un individu peut être assigné clairement à un groupe exclusif. Or le Cameroun urbain produit désormais des profils impossibles à ranger dans une seule catégorie :
- enfant béti-bamiléké ;
- sawa-bassa ;
- peul-béti ;
- anglophone-francophone ;
- nordiste-sudiste.
Ces individus existent désormais en masse dans :
- les universités ;
- l’administration ;
- les médias ;
- les entreprises ;
- la diaspora.
Leur existence brouille les frontières communautaires. Une question devient alors insoluble pour le discours tribaliste : contre quelle communauté mobiliser un individu dont la propre mère appartient au groupe désigné comme « adversaire » ?
VII. Le tribalisme persiste malgré tout : pourquoi ?
Il serait faux de conclure que les mariages mixtes ont dissous les identités ethniques. Trois éléments freinent cette dilution.
1. La transmission patrilinéaire
Dans beaucoup de sociétés camerounaises, l’enfant hérite prioritairement :
- du nom ;
- du lignage ;
- de l’appartenance coutumière paternelle.
Le métissage social n’efface donc pas automatiquement les affiliations communautaires.
2. Le poids économique des réseaux ethniques
Les solidarités communautaires restent utiles :
- emploi ;
- commerce ;
- accès au foncier ;
- protection sociale ;
- ascension politique.
3. L’instrumentalisation politique
Les élites utilisent encore l’ethnie comme technologie de mobilisation :
- victimisation ;
- peur démographique ;
- logique de quotas implicites ;
- rhétorique d’autochtonie.
Le tribalisme survit donc moins comme réalité anthropologique que comme stratégie de pouvoir.
VIII. L’échec probable d’un projet tribaliste radical
Un projet tribaliste cohérent supposerait :
- des frontières ethniques stables ;
- des communautés homogènes ;
- une faible circulation matrimoniale ;
- une séparation sociale durable.
Or le Cameroun contemporain présente exactement l’inverse. Les contradictions deviennent structurelles
1. Les familles sont déjà croisées
Dans les grandes villes, les arbres généalogiques traversent plusieurs communautés. La pureté ethnique devient souvent une fiction politique.
2. Les élites elles-mêmes sont métissées
Nombre d’acteurs politiques ou économiques appartiennent à des familles interethniques. Le discours communautaire est souvent porté par des individus dont la propre trajectoire le contredit.
3. Les enfants des unions mixtes occupent l’espace public
Ils deviennent :
- journalistes ;
- entrepreneurs ;
- magistrats ;
- artistes ;
- universitaires ;
- hauts fonctionnaires.
Ils constituent progressivement une sociologie nationale plus transversale.
IX. Le paradoxe camerounais : l’ethnie demeure, mais l’exclusivisme ethnique s’affaiblit
Le Cameroun n’évolue pas vers une disparition des ethnies.
Il évolue plutôt vers :
- des identités multiples ;
- des appartenances imbriquées ;
- des alliances familiales transcommunautaires.
Autrement dit : l’ethnie reste culturelle, mais devient de moins en moins séparable biologiquement et socialement. C’est une différence fondamentale. Le pays produit lentement une société où :
* les mémoires restent communautaires ;
* mais les descendances deviennent nationales.
X. Le tribalisme camerounais est désormais en contradiction avec sa propre démographie
Le Cameroun reste traversé par :
- les discriminations ethniques ;
- les stéréotypes ;
- les clientélismes régionaux ;
- les réflexes communautaires.
Mais le projet d’un tribalisme absolu devient de plus en plus impraticable. Pourquoi ? Parce qu’une partie croissante de la population est déjà le produit du mélange.
Chaque mariage interethnique crée :
- une parenté transversale ;
- des loyautés complexes ;
- des solidarités croisées ;
- une difficulté supplémentaire à construire un ennemi ethnique absolu.
Le phénomène est lent, incomplet, parfois contradictoire. Mais il modifie profondément la structure du pays. Le Cameroun contemporain est peut-être moins une juxtaposition de tribus qu’un vaste système d’alliances familiales enchevêtrées que le discours politique tribal continue de simplifier artificiellement.
Et c’est probablement là la limite historique du tribalisme : il peut encore mobiliser les émotions, mais il devient de plus en plus incapable de séparer réellement les vies.
Charles Armel MBATCHOU
Journaliste Engagé
Analyste politique et chroniqueur
Historien d’Art

