Un texte largement relayé sur les réseaux sociaux au Cameroun relance le débat sensible sur les pratiques de recrutement dans le secteur privé, en opposant ouverture économique et logiques communautaires.
Dans cette tribune au ton direct, son auteur, Serge Pascal Behsi Ombala, décrit un contraste marqué entre, d’une part, des investisseurs étrangers ou issus de la diaspora, et d’autre part, certaines entreprises locales accusées de privilégier les liens familiaux ou communautaires au détriment des compétences.
Selon lui, des opérateurs étrangers installés à Douala ou Yaoundé recruteraient avant tout sur la base des qualifications, sans considération d’origine. Une approche qu’il présente comme un facteur de performance économique et de cohésion au sein des équipes. À l’inverse, il dénonce des pratiques qu’il juge excluantes dans certains commerces camerounais, où l’embauche reposerait davantage sur la proximité sociale que sur le mérite.
Lire la tribune :
« Le recrutement communautaire : un frein à l’unité au Cameroun
Regardez bien ce qui se passe ailleurs. Un Chinois débarque à Douala. Il ouvre un supermarché. Qui recrute-t-il ? Des Camerounais. Peu importe l’ethnie. Peu importe la région. Peu importe le village. Il veut des compétences, des sourires, du travail. Point barre.
Un Libanais ouvre une boutique à Yaoundé. Il prend un vendeur bamiléké, une caissière béti, un gardien bamoun, un comptable bassa. Il n’a pas le temps pour vos histoires de chefferies. Il veut que ça tourne. L’argent n’a pas d’ethnie, lui.
Même certains de nos frères de la diaspora – ceux qui quittent la France, les États-Unis, le Canada pour revenir investir au pays – ils ouvrent des entreprises et ils recrutent tout le monde. À Playce Yaoundé, vous croisez des employés de toutes les régions. Au Super-U Douala, c’est un véritable melting-pot. Parce qu’eux ont compris une chose simple : une entreprise qui mélange les compétences, c’est une entreprise qui gagne.
Mais chez nos frères bamiléké, c’est une autre chanson.
Ils débarquent à Yaoundé, à Douala, à Garoua, à Bertoua. Ils ouvrent des boutiques, des quincailleries, des pharmacies, des agences de voyage. Et qui recrutent-ils ? Leur frère. Leur neveu. Leur cousin. La fille du voisin du même village. Même si celui-ci n’a pas le niveau. Même si l’autre est plus compétent. Même si un gars du coin, qui parle la langue locale, connaît les clients et a besoin de pain, fait trois fois mieux le travail.
Non. Chez eux, c’est « famille d’abord ». Communauté d’abord. Ethnie d’abord. Et les autres ? Les autres, ils peuvent crever dehors. On ne leur donne même pas un coup de fil.
Tu entres dans une boutique à Mvog-Mbi, Yaoundé. Le patron est bamiléké. Les trois vendeurs sont bamiléké. Le gardien est bamiléké. La femme de ménage est bamiléké. Tu te croirais à Bafoussam. Mais non, tu es à Yaoundé. Chez les Ekang. Dans leur propre capitale. Et eux, ils ne voient pas le problème.
Tu vas dans une quincaillerie à Bonamoussadi. Même musique. Le patron vient de Baham. Il a ramené deux de ses neveux et un cousin. Les autres communautés ? Elles peuvent postuler. Mais elles ne seront jamais rappelées. Le CV finit à la poubelle. Ou alors on le garde pour dire « on a essayé ».
Et la grande excuse ? La « confiance ». « On ne peut confier son argent qu’à un frère. »
Mais attends, mon frère. Si tu veux qu’on te fasse confiance chez les autres, pourquoi tu ne fais pas confiance aux autres chez toi ? Pourquoi tu exiges que les Ekang t’accueillent à bras ouverts dans leurs quartiers, dans leurs marchés, dans leurs écoles, mais toi, dans ta boutique, tu ne peux même pas embaucher un gars du coin ?
Tu cries à l’exclusion quand un non-Bamiléké ne te vend pas une parcelle dans l’Ouest. Mais tu pratiques la même exclusion, au quotidien, dans tes propres commerces à Douala et Yaoundé. Et tu trouves ça normal. Tu trouves ça « légitime ». Tu trouves que c’est « la solidarité de notre peuple ».
Mais la solidarité, mon frère, ça ne doit pas se faire sur le dos des autres. La solidarité, ce n’est pas fermer la porte aux autres. La solidarité, ce n’est pas recruter uniquement les siens alors que des compétences locales existent. La solidarité, si elle exclut, elle n’est plus de la solidarité. C’est du repli. C’est de l’entre-soi. C’est du communautarisme.
Pendant ce temps, les étrangers – les vrais, ceux qui viennent d’ailleurs – nous donnent une leçon.
Le Chinois, le Libanais, le Français, l’Allemand qui investit au Cameroun, il recrute tout le monde. Il n’a pas peur de « perdre son argent » avec un Bamiléké, un Béti, un Bassa, un Haoussa. Il évalue les compétences. Il regarde le CV. Il fait des tests. Il embauche le meilleur, pas le plus proche.
Et ça marche. Leurs entreprises tournent. Leurs magasins sont remplis. Leurs caisses enregistrent.
Alors pourquoi toi, mon frère bamiléké, tu ne peux pas faire pareil ? Pourquoi tu restes bloqué dans cette mentalité de village, alors que tu es en pleine ville ? Pourquoi tu refuses d’ouvrir ta boutique à d’autres communautés, alors que tu exiges que les autres communautés t’ouvrent leurs régions ?
La vérité, elle est crue : ce recrutement communautaire, c’est une insulte à l’unité nationale.
Tu ne peux pas, d’un côté, vanter ta solidarité et ton dynamisme, et de l’autre, construire des murs invisibles autour de tes commerces. Tu ne peux pas, d’un côté, te plaindre que les autres te ferment leurs portes, et de l’autre, fermer la tienne à leurs enfants.
Le Cameroun, ce n’est pas votre boutique personnelle. C’est notre maison à tous. Et dans une maison, on ne vit pas en clans. On vit ensemble. On mange ensemble. On travaille ensemble. On embauche ensemble.
Alors, frères bamiléké, je vous le dis avec respect mais sans langue de bois : ouvrez vos portes. Embauchez les autres communautés. Mélangez-vous. Donnez leur chance à ceux qui ne sont pas de chez vous. Parce que c’est comme ça qu’on construit un pays. Pas en restant entre vous.
Le jour où vous le ferez, vous verrez : vos affaires tourneront encore mieux. Parce que les clients, eux, ils viennent de toutes les ethnies. Et ils aiment voir leur reflet dans vos boutiques. Pas seulement celui de vos neveux.
L’unité nationale ne se décrète pas à la télévision. Elle se construit dans les commerces, dans les recrutements, dans le partage quotidien. Alors au boulot. Et ouvrez les portes ».

