Le directeur de publication de Mutations, Georges Alain Boyomo dresse un tableau du Cameroun, 11 mois après la nouvelle accession au pouvoir du président de la République, Paul Biya.
Retrouvez ci-dessous son éditorial.
Pas de vice-président de la République. Pas de renouvellement du personnel gouvernemental. Pas de renouvellement à la tête des entreprises et établissements publics. Pas de renouvellement du personnel politique à l’Assemblée nationale et dans les conseils municipaux. Pas de renouvellement du commandement territorial (gouverneurs). Pas de renouvellement dans le corps (civil) de la magistrature…
Près de 11 mois après l’avènement du « mandat de la grandeur et l’espérance », le Cameroun ressemble à une horloge détraquée. Le pays baigne dans une ambiance lunaire et une inertie reptilienne proportionnelle à la gravité des attentes suscitée par ce que des « guetteurs d’avenir » présentent comme le dernier mandat de « l’homme du 6 novembre 1982 » à la magistrature suprême.
Jamais les Camerounais n’ont autant eu le sentiment que leur patrimoine commun, le Cameroun, et leur destin collectif sont laissés à l’arbitraire d’un individu et du système qu’il incarne.
Le rêve d’un sursaut républicain pour panser les plaies du corps social, remettre le pays sur la voie de la prospérité, réinitialiser la gouvernance, passer de mendiant à artisan de la paix et réenchanter le peuple désabusé vire progressivement à un cauchemar sans fin. Le pays reste à quai au moment où le point de bascule semblait se dessiner.
Ce ne sont pas le changement de dénomination d’Eneo à Socadel, peu suivi d’effets positifs mesurables pour les ménages et industries, le chemin de croix sur « l’axe lourd » Yaoundé-Douala, maintes fois replâtré, les coûteux contentieux perdus en série à l’international, les conclaves interministériels pour rendre Yaoundé respirable en la débarrassant des ses montagnes d’ordures, le pouvoir d’achat des populations qui se rabougrit sans cesse telle une peau de chagrin, les alertes rouges sur l’indigence des caisses de l’État, le recensement chaotique de la population ou encore les batailles décomplexées de clans rivaux avides de pouvoir suprême qui sont de nature à apporter des éclaircies à ce tableau noir.
L’humeur nationale se fait massacrante et n’incline pas à la sérénité. Infanticides, féminicides, viols, vols, accidents de la circulation, éboulements mortels… rythment le quotidien des populations. Le puzzle de la désespérance se constitue patiemment sous le regard souvent complaisant ou impuissant des autorités publiques.
Dans cette conjoncture de vide sidéral, les réseaux sociaux s’érigent définitivement en exutoires populaires. À chaque jour suffit son buzz. À chaque journée sa chair à canon. Des boucs émissaires de l’interminable mal-être des Camerounais défilent devant le peloton d’exécution. Les saillies les plus osées, pour traduire la malédiction qui pèserait sur le Cameroun, fleurissent. Florilège : « le pays a traversé les remèdes », « Dans le film des pays, le Cameroun est le chef bandit », « Les plus chanceux finiront fous dans ce pays ». L’art de l’autodérision est poussé, catapulté à l’extrême. « Nous sommes le continent ». La formule présidentielle prend tout son sens.
L’ébullition désespérée dans l’espace socio-numérique est auréolée par une offre de débats audiovisuels qui rappelle le mur des Lamentations ou la place du marché.
Dès lors, d’où viendra la lumière dans cette caverne à ciel ouvert qu’est devenu le Cameroun, au moment où Paul Biya se comporte comme si on l’avait poussé par la nuque à se présenter à la présidentielle 2025 ?
Ironie du sort, sans doute du président de la République, qui a prêté serment le 6 novembre 2025.
Porté vers un isolement d’ermite et adepte du temps long, il n’échappe certainement pas au chef de l’État que l’art de gouverner doit également faire droit au pragmatisme et à la continuité de l’État. « Les hommes passent, quels qu’ils soient, mais le pays reste », aimait à rappeler le père de la nation ivoirienne, Félix Houphouët-Boigny. « Nous passerons, le Cameroun restera », renchérit Paul Biya lui-même. Il urge donc de joindre des actes à la parole. Le temps presse ! Voir moins.

