Joël Parfait Kuate — Fondateur, Digital House Company | Auteur, « L’Afrique et l’Intelligence Artificielle »
Fondateur de Digital House Company et de l’incubateur CAURIS DIGITAL, auteur de « L’Afrique et l’Intelligence Artificielle : Vers un Avenir Durable et Innovant » (2024), Joël Parfait Kuate accompagne depuis sept ans la transformation numérique des entreprises entre la Belgique et l’Afrique. Alors que l’intelligence artificielle pourrait ajouter jusqu’à 15 700 milliards de dollars à l’économie mondiale d’ici 2030 selon PwC, et jusqu’à 1 200 milliards de dollars au seul PIB africain sur la même période selon PwC et le PNUD, il revient dans cet entretien sur son parcours, sa lecture chiffrée de la révolution IA et ses priorités pour le Cameroun.
Votre parcours est souvent présenté comme celui d’un jeune Camerounais parti de la « débrouillardise numérique » pour devenir entrepreneur en intelligence artificielle en Europe. Quel a été le véritable déclic de cette transformation ?
Il n’y a pas eu un seul déclic, plutôt une accumulation. Tout commence dans un cybercafé, au Cameroun, à une époque où avoir un ordinateur à la maison n’était pas la norme et où l’accès à internet restait un luxe. Pour donner une idée du chemin parcouru depuis : le Cameroun comptait environ 6,3 millions d’internautes il y a sept ans, contre 12,4 millions aujourd’hui, selon les données croisées de GSMA Intelligence et Datareportal, soit près de 97 % de progression.
À l’époque où j’ai commencé, ces chiffres étaient bien plus modestes, et chaque heure de connexion se méritait. J’y ai appris le graphisme, la conception de sites, les premiers réflexes du digital, en autodidacte. Je me souviens précisément d’un été : après trois mois de petites missions, j’avais gagné 300 euros, environ 197 000 FCFA. Cet argent est parti dans mon premier ordinateur, un modem, et un forfait pour continuer à travailler depuis la maison de mes parents.
Ce n’était pas un moment spectaculaire, mais c’est là que j’ai compris que la technologie pouvait devenir un levier d’autonomie, à condition d’y mettre de la discipline. Le vrai basculement est venu plus tard, à Bruxelles, quand j’ai commencé à croiser cette culture du terrain avec une formation plus structurée, en communication, en design, puis en architecture logicielle et en intelligence artificielle. C’est cette rencontre entre la débrouillardise et la rigueur technique qui a donné naissance à Digital House Company, en 2014.
Quels ont été les principaux obstacles que vous avez dû surmonter pour vous imposer dans un secteur aussi compétitif que celui des technologies et de l’IA ?
Le premier obstacle a été la légitimité. Je n’arrivais pas dans ce secteur avec le parcours classique d’une grande école d’ingénieurs ou d’un passage chez un géant de la tech. J’ai dû construire ma crédibilité formation après formation, entreprise après entreprise, en prouvant sur le terrain que je savais résoudre des problèmes concrets.
Le deuxième obstacle a été la charge : porter en parallèle une activité de conseil, un organisme de formation, plusieurs produits numériques et, plus tard, un incubateur au Cameroun, avec des ressources de départ limitées. C’est un obstacle que rencontrent beaucoup d’entrepreneurs africains de la tech : les startups IA du continent n’ont capté qu’environ 1,2 milliard de dollars de financement entre 2019 et 2025, un montant dérisoire face aux besoins, et le cabinet PwC pointe régulièrement la pénurie de compétences spécialisées comme premier frein à l’adoption de l’IA par les entreprises africaines.
Le troisième obstacle a été plus structurel : convaincre que l’intelligence artificielle n’est pas réservée aux grandes multinationales, alors même que les géants américains, Meta, Amazon, Alphabet et Microsoft en tête, ont investi à eux seuls environ 320 milliards de dollars en 2025 dans l’IA et les infrastructures de centres de données, contre 230 milliards en 2024. Difficile de faire entendre une voix africaine et indépendante face à cette échelle de moyens.
Il y a eu aussi les obstacles administratifs, plus prosaïques mais bien réels, pour circuler entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Nord dans le cadre de missions économiques. Chacun de ces obstacles a fini par devenir un argument : celui d’un praticien qui a testé ce qu’il enseigne, plutôt qu’un théoricien.
Si vous deviez résumer votre philosophie entrepreneuriale en une phrase, laquelle choisiriez-vous ?
La technologie ne remplace jamais la discipline, elle la démultiplie. Tout ce que j’ai construit, de Digital House Company à CAURIS DIGITAL, part de ce principe : l’outil n’a de valeur que s’il sert une volonté déjà là. Les chiffres les plus spectaculaires sur l’IA, qu’il s’agisse des 15 700 milliards de dollars que PwC promet à l’économie mondiale d’ici 2030 ou des 320 milliards investis par les géants américains en une seule année, ne changeront rien pour quelqu’un qui n’a pas déjà la discipline de s’en servir. C’est une conviction que je répète à chaque formation.
Vous dirigez aujourd’hui plusieurs initiatives dans le numérique et l’intelligence artificielle. Quel projet vous rend le plus fier et pourquoi ?
C’est mon livre, « L’Afrique et l’Intelligence Artificielle : Vers un Avenir Durable et Innovant« , publié en 2024. Pas parce que c’est le projet le plus visible commercialement, mais parce qu’il condense sept années de terrain : les formations données à plus de 600 entreprises en Belgique, les échanges avec des entrepreneurs camerounais, les questions des étudiants que je croise dans les écoles et les universités. J’y défends une idée simple mais exigeante : l’Afrique ne doit pas se contenter d’importer des outils d’IA conçus ailleurs, elle doit développer ses propres capacités, ses propres données, ses propres talents.
Deux ans plus tard, cette thèse me semble confirmée par les faits. L’Union africaine a adopté en juillet 2024 sa première Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, fondée sur une approche africaine, éthique et inclusive, et la Banque africaine de développement a lancé son initiative « AI 10 Billion » pour mobiliser 10 milliards de dollars d’ici à 2035 en faveur des infrastructures et des compétences IA sur le continent.
Ce livre est ensuite devenu un point de départ concret pour moi : c’est en grande partie dans son prolongement que j’ai lancé CAURIS DIGITAL, un incubateur à Yaoundé, pour que cette réflexion ne reste pas sur le papier. Voir des idées écrites se transformer en accompagnement réel de jeunes entrepreneurs camerounais, avec en toile de fond un marché africain de l’IA que Mastercard évalue à 16,5 milliards de dollars en 2030 contre 4,5 milliards à peine cette année, c’est la fierté la plus solide que je connaisse.
Beaucoup de jeunes Africains voient l’intelligence artificielle comme une menace. Vous qui êtes au cœur de cette révolution, faut-il en avoir peur ou s’y préparer ?
Il faut s’y préparer, pas la craindre. La peur naît presque toujours d’un rapport passif à la technologie, comme si elle nous arrivait de l’extérieur et que nous n’avions qu’à la subir. Mon expérience de terrain, en Belgique comme au Cameroun, montre l’inverse : dès qu’une gérante d’atelier à Douala utilise l’IA pour rédiger ses factures et suivre sa trésorerie, ou qu’une PME automatise une tâche répétitive, la menace théorique devient un outil concret entre ses mains.
Les chiffres, d’ailleurs, ne vont pas dans le sens de la catastrophe qu’on imagine trop souvent : Mastercard estime, dans un rapport publié en août 2025, que les initiatives liées à l’IA pourraient générer environ 230 millions d’emplois en Afrique subsaharienne d’ici 2030, même si la pénurie de talents qualifiés reste, selon le même rapport, un défi réel à combler. Ce qui doit inquiéter, ce n’est pas l’IA en tant que telle, c’est l’écart de compétences : le Fonds monétaire international situe le score moyen de préparation à l’IA de l’Afrique environ 13 points sous la moyenne mondiale, qui est de 47,6 sur son indice AIPI.
Les jeunes qui n’auront pas eu accès à une formation sérieuse sur ces outils seront distancés, non pas par une machine, mais par d’autres jeunes, ailleurs, qui auront appris plus tôt. C’est pour cette raison que je considère la formation comme le véritable enjeu de souveraineté, bien avant les débats sur la régulation ou les grands modèles.
Le Cameroun et l’Afrique sont-ils prêts à tirer profit de l’intelligence artificielle, ou risquent-ils de manquer ce tournant technologique majeur ?
Ni totalement prêts, ni condamnés à rater ce tournant : la réalité est plus nuancée que les deux scénarios extrêmes qu’on entend souvent, et les chiffres eux-mêmes ne s’accordent pas totalement, ce qui est en soi révélateur. PwC et le PNUD, comme McKinsey de son côté, évaluent le gain potentiel de l’IA pour le PIB africain autour de 1 200 milliards de dollars d’ici 2030, soit une hausse proche de 10 % du PIB du continent, quand Google avance même le chiffre de 1 500 milliards. La Banque africaine de développement, dans un rapport publié en décembre 2025, table plutôt sur 1 000 milliards de dollars de PIB supplémentaire à l’horizon 2035, avec une montée en puissance en trois phases : démarrage entre 2025 et 2027, consolidation jusqu’en 2031, puis passage à l’échelle jusqu’en 2035.
Cet écart entre les projections montre bien qu’on parle encore de potentiel, pas d’acquis. Il y a un vrai dynamisme, une jeunesse curieuse, des talents que je croise chaque année dans mes formations et dans mon incubateur à Yaoundé. Le cadre politique existe déjà, avec la Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle adoptée par l’Union africaine en 2024 et le Pacte numérique africain qui l’accompagne. Mais la souveraineté numérique ne se décrète pas depuis un sommet international, elle se construit PME par PME, compétence par compétence.
Elle suppose plusieurs conditions concrètes : former massivement les jeunes et les professionnels, développer des infrastructures adaptées, sachant que près de 70 % de la capacité des centres de données du continent reste aujourd’hui concentrée en Afrique du Sud, valoriser les données locales, intégrer nos langues, soutenir des entrepreneurs technologiques plutôt que d’attendre que des solutions toutes faites arrivent de l’étranger, et poser des cadres éthiques et réglementaires cohérents.
Le risque n’est pas dans la technologie elle-même, il est dans l’attentisme : si l’on continue à traiter l’IA comme un sujet de conférence plutôt que comme un sujet de formation et d’investissement productif, alors oui, l’Afrique regardera passer ce tournant depuis la salle plutôt que depuis la scène.
Selon vous, quels sont les trois secteurs qui seront le plus transformés par l’IA au Cameroun dans les prochaines années ?
Je retiendrais l’agriculture, la santé et l’éducation, et les chiffres de la Banque africaine de développement confirment plutôt bien ce choix : dans son rapport de décembre 2025, elle identifie l’agriculture comme le secteur qui captera la plus grande part des gains de PIB liés à l’IA, autour de 20 %, suivie du commerce de gros et de détail à 14 %, puis de l’industrie et de la finance. Dans l’agriculture, la GSMA a recensé, dans son rapport « AI for Africa » de juillet 2024, que près de la moitié des usages de l’IA développés sur le continent concernent déjà ce secteur : surveillance des cultures par drone, détection précoce des maladies, prévision des rendements.
Des solutions comme Hello Tractor, qui connecte les agriculteurs à des tracteurs via une application pilotée par l’IA, montrent comment cela se traduit concrètement pour une exploitation camerounaise ou ouest-africaine, sur des filières comme le cacao ou le café. Dans la santé, l’écart est criant et l’IA y a un rôle presque évident à jouer : au Nigeria voisin, on compte environ un pathologiste pour 500 000 habitants, contre une moyenne mondiale d’un pour 25 000.
Des start-ups comme la ghanéenne Chestify AI utilisent déjà l’intelligence artificielle pour aider à interpréter des radiographies pulmonaires et accélérer le diagnostic de la tuberculose dans des centres de santé qui manquent de spécialistes, une logique tout à fait transposable au Cameroun. Dans l’éducation, enfin, elle peut permettre à un pays jeune comme le nôtre de multiplier l’accès à un accompagnement personnalisé, y compris dans les langues locales, sans attendre d’avoir un enseignant qualifié dans chaque salle. Ce qui relie ces trois secteurs, c’est qu’ils touchent des besoins essentiels, pas des usages de confort.
Vous vivez à Bruxelles, mais vous gardez un regard attentif sur l’Afrique. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’écosystème entrepreneurial camerounais ?
Un regard à la fois enthousiaste et exigeant. Enthousiaste, parce que je vois une génération de jeunes Camerounais qui n’attendent plus qu’on leur explique ce qu’est l’intelligence artificielle : ils testent, ils bricolent, ils lancent des projets avec les moyens du bord, exactement comme j’ai commencé moi-même dans un cybercafé. Cette énergie-là ne se décrète pas, elle existe déjà, portée par une base technique qui s’améliore : le Cameroun affichait un taux de pénétration mobile de 87,5 % en 2024 selon GSMA Intelligence, avec un réseau de fibre optique qui relie désormais Douala à Yaoundé sur près de 1 000 kilomètres.
Exigeant, parce que cette énergie manque encore trop souvent de structures pour transformer un bon prototype en entreprise durable : financement, accompagnement juridique, accès à des marchés au-delà des frontières nationales. Je le disais plus tôt, les startups IA africaines n’ont capté qu’environ 1,2 milliard de dollars sur six ans, à l’échelle de tout un continent, ce qui reste très en dessous du potentiel que projettent PwC ou Mastercard pour le marché africain de l’IA.
C’est précisément l’espace que j’essaie d’occuper avec CAURIS DIGITAL à Yaoundé : offrir un pont entre cette créativité locale et les standards, les réseaux et parfois les financements que j’ai pu observer en Europe. La diaspora a un rôle particulier à jouer ici, mais ce rôle ne peut plus se limiter à des discours lors des forums : il doit se traduire par des formations, des investissements, des projets pilotes et des collaborations qui durent dans le temps.
Quels sont vos grands projets pour les cinq prochaines années, tant sur le plan entrepreneurial que personnel ?
Il y a un projet d’écriture qui me tient à cœur, dans la continuité de mon premier livre, pour approfondir certains sujets que je n’ai fait qu’effleurer en 2024, notamment sur la manière dont des cadres comme la Stratégie continentale de l’Union africaine peuvent réellement se traduire en résultats mesurables pour une PME de Douala ou de Dakar, en passant par les projets éducatifs, les start-ups valorisables qu’on a développées jusqu’à présent aux levées de fonds vers Y combinator ou autres.
Sur le plan personnel, mon ambition est plus simple : garder le rythme sans perdre l’essentiel. J’ai construit ce parcours à partir de très peu, avec de la discipline plus que des ressources, et je veux continuer à transmettre cette méthode, notamment aux jeunes que je forme, sans jamais oublier d’où je pars ni ce que je dois à ceux qui m’ont fait confiance en chemin.
Si vous aviez l’opportunité de conseiller directement les décideurs camerounais sur l’avenir du numérique et de l’intelligence artificielle, quelles seraient vos trois priorités ?
D’abord, la formation, à grande échelle et à tous les niveaux : dans les écoles, dans les administrations, dans les PME, pas seulement dans quelques centres d’excellence isolés. C’est un enjeu de taille : le déficit de compétences numériques reste, selon PwC, le principal frein à l’adoption de l’IA par les entreprises africaines, largement devant le manque d’infrastructures. Ensuite, des infrastructures et des données pensées pour l’Afrique : connectivité, énergie, capacité de calcul, sachant que près de 70 % des capacités de centres de données du continent restent aujourd’hui concentrées en Afrique du Sud, mais aussi valorisation des données locales et intégration réelle des langues nationales dans les outils qu’on utilise.
Enfin, un cadre qui soutient concrètement les entrepreneurs technologiques locaux, avec un accès facilité au financement, des instruments comme l’initiative « AI 10 Billion » de la Banque africaine de développement méritant d’être démultipliés à l’échelle nationale, et une réglementation claire, plutôt que des textes qui arrivent après les usages ou qui découragent l’initiative. Si je devais résumer ces trois priorités en une conviction, ce serait celle-ci : l’avenir numérique du Cameroun ne se jouera pas dans un sommet ni dans un rapport, aussi bien chiffré soit-il, mais dans la capacité à équiper, former et faire confiance à ceux qui, comme moi il y a quelques années, n’ont au départ qu’un cybercafé et une idée.

