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Comités de vigilance: “Ces groupes sont entre la légalité et l’illégalité”, d’après Dr Raoul Sumo Tayo

L’enseignant chercheur en Défense et sécurité dresse un portrait froid des comités de vigilance qui mènent des offensives ; ce qui est contraire au rôle de recherche du renseignement prévisionnel que leur confère la loi.

Depuis la publication du communiqué sur le massacre de Ngarbuh, une polémique enfle au sujet des comités de vigilance. Qu’est-ce qui peut justifier cela ?

Peut-être a-t-on finalement pris conscience de leur dangerosité ? Peut-être a-t-on l’impression qu’on essaie de les soustraire des mailles de la justice ? En tout cas, dans la hiérarchie des responsabilités des massacres de Ngarbuh, les militaires cités dans le rapport de la présidence de la République occupent la première place. En seconde place se trouvent les milices Bororos qu’ils encadraient.

Ce qui s’est passé à Ngarbuh illustre les limites du recours aux groupes d’auto-défense dans la contre-insurrection. Nous avons tendance à surévaluer leur rôle. Si la mobilisation des « comités de vigilance » s’est avérée décisive dans la guerre contre Boko Haram, c’est parce qu’on en a fait un usage optimal et surtout, on a très vite pris en compte les retours d’expérience en la matière. Ce qui s’est passé à Ngarbuh montre que, nous n’avons pas retenu les leçons du passé.

On ne le dit pas assez, les membres du « comité de vigilance » de Krawa Mafa ont largement contribué à l’exécution extra-judiciaire de deux femmes interpellées à Bala Hoza, ainsi que leurs bébés, par des militaires camerounais à Zelevet, au pied du Mont Vigibi en avril 2015.

En fait, les avantages tactiques que peuvent offrir les comités de vigilance sont réels, mais sur le plan stratégique, une mauvaise utilisation de ces groupes peut s’avérer contre-productif car, sur le long terme, ils peuvent transformer une insurrection antiétatique en une guerre civile sanglante.

Ils peuvent surtout contribuer à saper la réputation des forces qui les emploient. Ce qui peut être désastreux sur ie plan stratégique car les conflits contemporains sont d’abord des chocs de légitimités avant d’être des duels de volontés et de matériels.

Ces dernières années, on a assisté à la naissance de plusieurs comités de vigilance tant dans la lutte contre Boko-Haram que sur le front contre les séparatistes dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Quel est le véritable rôle de ces groupes ?

A cause de leur connaissance du milieu, ces groupes ont des missions d’observation à travers les trois éléments qui les définissent, notamment les yeux, les oreilles et l’odorat. Ils sont supposés jouer uniquement le rôle de sonnette d’alarme dans les mécanismes d’alerte mis en place.

Ils peuvent exceptionnellement être utilisés comme scouts, guides, mais ne participent pas directement aux combats. Ils contribuent à l’occupation optimale de l’espace en comblant ia non-linéarité et de la lacunarité du théâtre des opérations des forces de défense.

Les membres qui constituent ces comités ont-ils la formation nécessaire pour jouer le rôle qui leur est dévolu par l’Etat ?

Visiblement non ! La loi n » 86/016 du 6 décembre 1986 portant réorganisation de la protection civile prescrit pourtant qu’en temps de paix, les membres des comités de vigilance soient formés aux méthodes et techniques de défense passive et concourent au renseignement prévisionnel. Cependant, à l’exception de militaires et policiers retraités que l’on retrouve ci-et-là, les membres de ces groupes n’ont pas reçu de formation particulière.

Autre chose, l’instruction présidentielle de 1972 a prévu une enquête de moralité préalable des personnes devant constituer un comité de vigilance. Cette disposition ne semble pas avoir été suffisamment respectée car, à l’Extrême-Nord, par exemple, de nombreux « coupeurs de route » ont été enrôlés comme supplétifs. C’est sans doute ce qui explique la tendance au racket et à la violence chez certains d’entre eux.

Comment ces groupes sont-ils encadrés. Y a-t-il un texte y afférent ?

Les activités des « comités de vigilance » sont encadrées par l’instruction présidentielle n° 16/CAB/PRU du 1er septembre 1972 qui fixe la conduite des efforts de défense et la loi n° 86/016 du 6 décembre 1986 portant réorganisation de la protection civile. Parce que ces textes législatifs et règlementaires sont vieux et très inadaptés, ces groupes sont, dans leur fonctionnement, à la limite entre la légalité et l’illégalité.

A titre d’exemple, le corpus législatif et règlementaire qui encadre leurs activités, leur assigne exclusivement un rôle de recherche du renseignement prévisionnel. Mais dans les fais, ces groupes mènent des missions offensives. Sur le plan juridique, ces structures sont mal encadrées.

Sur le plan de leur fonctionnement aussi car les « comités de vigilance » sont légalement pi, cés sous la responsabilité sous-préfets. Mais dans les faits sans doute à cause des nécessim opérationnelles, les comités de vigilance rendent directement compte à l’autorité militaire locale.

Ne sommes-nous pas là dans une approche de privatisation de la mission régalienne de sécurité publique qui revient à l’Etat en laissant ces groupes agir sur le terrain?

La mobilisation des « comités de vigilance » pour des missions offensives peut, en effet, donner la fausse impression d’une désintégration des capacités gouvernementales dans une conjoncture d’État faible et défaille. Mais plutôt que de privation d’une me sion régalienne de l’Etat, je parlerai de co-production de la sécurité dans un contexte de reconfiguration du monopole de la violence légitime des Etats.

Il s’agit d’exploiter des savoirs locaux et inventer des mécanismes alternatifs de gouvernance dans le but d’enrichir et de compléter l’offre publique de sécurité. Aujourd’hui, le citoyen n’est plus comme un client en droit d’attendre de l’Etat qu’il assure sa sécurité. Il doit désormais assumer sa part de responsabilité dans sa sécurité.

Une telle posture découle aussi du principe de l’universalité de la défense/sécurité encore appelé principe de la globalité de la défense nationale, consacré le préambule de la Constitution camerounaise qui stipule que « tous les citoyens contribuent à la défense de la patrie ». Le recours aux comités de vigilance découle également de l’option doctrinaire de la défense populam sous laquelle les autorités ont placé la défense et la sécurité de notre pays.

Source: Le Jour

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