Cameroun : un agent du recensement alerte sur un risque d’échec du RGPH 2026

Cameroun Actuel
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Un agent recenseur engagé dans le quatrième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) au Cameroun a lancé un cri d’alerte sur les difficultés rencontrées sur le terrain, évoquant un risque réel d’échec de l’opération en cours, selon une lettre ouverte datée du 19 mai 2026.

Affecté dans la localité de Mbankomo, en périphérie de Yaoundé, cet agent décrit une mission « de plus en plus difficile à exécuter » face à la réticence des populations. Selon lui, même les premières phases du dénombrement, pourtant limitées à quelques questions, se heurtent déjà à des refus fréquents. « Les ménages manquent de temps, les portes restent fermées », résume-t-il.

L’inquiétude grandit à l’approche de la troisième phase du recensement, prévue après le 21 mai, qui doit introduire des entretiens approfondis d’une durée pouvant atteindre une heure par foyer. Une exigence jugée « irréaliste » dans un contexte où la majorité des habitants vivent d’activités informelles et ne peuvent se permettre une longue interruption de leurs occupations quotidiennes.

L’agent pointe également la sensibilité de certaines questions, notamment celles touchant à la vie privée. Dans un environnement social marqué par des tabous et des tensions communautaires, ces interrogations pourraient provoquer des réactions hostiles, voire des conflits. « Certaines personnes refusent catégoriquement de répondre et remettent en cause l’utilité même du recensement », rapporte-t-il dans une lettre ouverte à lire ci-dessous :

MANDA Jean Victor
Agent Recenseur – 4ème RGPH
Mbankomo / Yaoundé – Cameroun

À

Messieurs les Coordonnateurs Nationaux du Quatrième Recensement Général de la Population et de l’Habitat (4ème RGPH) et du Recensement des Agriculteurs et Éleveurs

Yaoundé
Mbankomo, le 19 mai 2026

Objet : Observations d’un agent recenseur sur les conditions d’exécution du 4ème RGPH – Cri d’alarme depuis le terrain

Messieurs les Coordonnateurs Nationaux,

J’ai l’honneur de vous adresser la présente correspondance en ma qualité d’agent recenseur mobilisé dans le cadre du 4ème Recensement Général de la Population et de l’Habitat, ainsi que du Recensement des Agriculteurs et Éleveurs, actuellement en cours sur le terrain. Ce n’est pas sans respect pour l’immensité de cette entreprise nationale que je prends la plume. C’est au contraire précisément parce que je crois en l’importance capitale de cette opération pour notre pays que je me dois, en conscience, de vous faire part des difficultés majeures constatées dans l’exécution quotidienne de notre mission.

I. L’inadéquation entre la longueur du questionnaire et les réalités du terrain

Messieurs les Coordonnateurs, les phases un et deux du recensement, qui consistent en un dénombrement sommaire avec seulement quelques questions de base, nous ont déjà opposé une résistance considérable de la part des populations. Il nous est souvent difficile, voire impossible, d’obtenir que les ménages nous accordent les cinq à dix minutes nécessaires pour répondre à ces premières questions. Les portes nous sont parfois fermées au nez. Les portails restent verrouillés. Les personnes contactées invoquent systématiquement le manque de temps et l’urgence de leurs occupations quotidiennes.

Or, la troisième phase, qui débutera après le 21 mai 2026, prévoit des interviews directes et approfondies pouvant durer entre quarante-cinq minutes et une heure par ménage. Nous nous posons collectivement, nous les agents recenseurs, une question fondamentale : qui, dans nos quartiers et bas-fonds, va nous accorder une heure de son temps ? Dans un pays où chaque citoyen se bat quotidiennement pour sa survie, où les journées sont entièrement consacrées au travail informel, au commerce, aux champs ou aux petits métiers, demander à un chef de ménage de s’immobiliser pendant une heure pour répondre à un questionnaire relève, dans bien des cas, de l’utopie.

La situation devient encore plus préoccupante lorsqu’il s’agit de ménages pratiquant l’agriculture et l’élevage, ou de ménages de sept personnes et plus. Le questionnaire qui leur est adressé comporte un nombre de questions qui s’allonge de manière exponentielle, rendant l’exercice pratiquement irréalisable dans les conditions actuelles du terrain.

II. Des questions à fort potentiel conflictuel et contre-productif

Au-delà de la durée, la nature même de certaines questions nous expose à des situations extrêmement délicates, voire à des conflits ouverts. À titre d’exemple, je voudrais attirer votre attention sur les questions relatives à des sujets intimes et tabous dans notre société, notamment la question sur l’avortement. Demander à une femme, devant les membres de son foyer ou face à un jeune agent recenseur qu’elle connaît peut-être de son quartier, si elle a déjà eu recours à l’avortement, constitue une intrusion profonde dans sa vie privée. Dans une société où ce sujet est hautement tabou, moralement et religieusement chargé, voire juridiquement sensible, une telle question peut provoquer des réactions de colère, de honte, ou de fermeture totale.

Il convient de rappeler que nous sommes des jeunes issus des localités elles-mêmes. Il existe naturellement, dans toute communauté, des conflits de voisinage, des tensions familiales, des rivalités de quartier. Lorsqu’un agent recenseur se retrouve face à une enquêtée avec laquelle il entretient des relations tendues, ou face à une personne méfiante par nature, peut-on raisonnablement espérer qu’elle répondra sincèrement et librement à une question aussi intime que celle de l’avortement ? Dans de nombreux cas, la réaction attendue sera bien plutôt : « Sortez ! Je ne répondrai pas à ce genre de questions. Qu’est-ce que c’est que ce recensement-là ? » Le questionnaire, tel qu’il est conçu, risque donc non seulement de produire des réponses inexactes ou falsifiées, mais aussi de provoquer des incidents graves sur le terrain qui compromettront définitivement la relation de confiance indispensable entre les agents et les populations.

III. Le risque réel de fabrication de données et d’échec du recensement

Face à la pression des délais, aux rejets répétés des populations et à l’impossibilité d’obtenir des interviews complètes, nombreux seront les agents recenseurs qui seront tentés – ou contraints – de fabriquer des réponses pour remplir leurs fiches. Ce n’est pas une hypothèse ; c’est une réalité que nous pressentons fortement sur le terrain. Il y va aussi de la réputation de chaque agent vis-à-vis de ses superviseurs.

En outre, il convient de rappeler que la participation à ce recensement n’est pas juridiquement obligatoire pour les enquêtés. Dès lors que les citoyens savent qu’ils peuvent légalement refuser de répondre, et qu’ils ne voient aucun bénéfice direct et immédiat à collaborer, l’argument moral de « contribuer au développement du pays » pèse très peu face aux impératifs de la vie quotidienne.

Dans ces conditions, les données collectées lors de la troisième phase risquent d’être non représentatives, incomplètes, voire massivement falsifiées. Les décisions politiques et économiques qui seront fondées sur ces données n’auront alors qu’une valeur très limitée.

IV. Une interpellation respectueuse aux concepteurs de l’outil

Je me permets, avec tout le respect que je dois à cette institution, de poser la question suivante : les hauts responsables qui ont conçu ce questionnaire se sont-ils mis, un seul instant, à la place du citoyen lambda dans un quartier populaire de Yaoundé, de Douala, ou d’une localité rurale comme Mbankomo ? Ont-ils mesuré ce que représente une heure d’immobilisation pour quelqu’un dont la survie dépend de sa présence au marché, dans les champs ou sur son lieu de travail informel ?
Si ces mêmes concepteurs devaient eux-mêmes répondre à ce questionnaire, sans contrepartie financière, sans obligation légale, sans aucun bénéfice tangible immédiat, y consacreraient-ils volontiers une heure de leur journée ? La réponse honnête à cette question seule devrait suffire à motiver une révision sérieuse du dispositif.

V. Propositions concrètes pour sauver l’opération

Dans un esprit constructif, et parce que je crois sincèrement à la nécessité de ce recensement pour notre pays, je me permets de soumettre les propositions suivantes à votre haute attention :

  • Alléger significativement le questionnaire destiné aux ménages ordinaires, en supprimant ou reportant les questions à caractère politiquement sensible ou non indispensables à la collecte des données démographiques essentielles ;
  • Mettre en place des incitations à la participation citoyenne (campagnes de sensibilisation, partenariats avec les chefs de quartier, les autorités traditionnelles, les associations de base) afin d’améliorer l’accueil des agents recenseurs ;
  • Prévoir des sessions d’interview fractionnées pour les ménages les plus volumineux ou pratiquant des activités agricoles et d’élevage, afin de ne pas concentrer l’ensemble de la collecte en une seule visite ;
  • Renforcer la supervision et créer un canal officiel de remontée des difficultés de terrain, afin que les constats des agents recenseurs puissent alimenter en temps réel les ajustements méthodologiques nécessaires ;
  • Envisager le report ou la réorganisation de la troisième phase si les conditions actuelles ne permettent pas d’en garantir la qualité et la représentativité.

Messieurs les Coordonnateurs, ce qui précède n’est pas une critique gratuite, ni une mise en cause des intentions louables qui sous-tendent ce recensement. C’est le témoignage sincère et documenté d’un agent recenseur qui vit quotidiennement les réalités du terrain, et qui refuse de voir cette grande opération nationale se solder par un échec silencieux ou des données non fiables.

La réussite du 4ème RGPH est une affaire nationale. Elle suppose que les outils de collecte soient adaptés aux réalités socioculturelles et économiques des populations ciblées. Je reste entièrement disponible pour toute consultation, audition ou contribution supplémentaire que vous jugeriez utile.

Dans l’attente de votre haute considération, je vous prie d’agréer, Messieurs les Coordonnateurs Nationaux, l’expression de mon profond respect et de mon entier dévouement au service de notre nation.

MANDA Jean Victor
Agent Recenseur – 4ème RGPH
Mbankomo / Yaoundé

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