Quand la politique abdique, l’Inattendu s’installe, et c’est précisément au cœur du vacarme médiatique qu’apparaissent les symptômes de nos plus grands renoncements.
Par Cyrille Tchamba
Un panéliste connu s’est récemment engouffré dans l’espace public avec le ton belliqueux qui fait sa marque, se proclamant porte-voix de la question foncière et des équilibres de représentation au Cameroun. Il faut condamner sans réserve les propos stigmatisants qui flirtent avec l’incitation communautaire. La parole publique est une arme ; elle engage une responsabilité éthique, politique et parfois pénale.
Mais l’indignation morale ne suffit pas. L’art de la salubrité publique impose de gratter le vernis pour radiographier le fond. Cette abdication n’est pas théorique.
Le 20 mai à Douala, le préfet du Wouri a accusé par écrit le gouverneur du Littoral d’avoir orchestré une cabale contre lui dans un conflit foncier au lieu-dit Japoma-Bakoko, sur une dépendance du domaine public routier de près de 4 000 m². Le gouverneur aurait, selon cette correspondance, poussé des chefs de canton à signer une pétition hostile. Le jour même, les deux autorités auraient refusé de se serrer la main en public. Que les faits allégués soient fondés ou non, leur simple évocation est révélatrice. Lorsque l’État se donne en spectacle, la rue finit toujours par prendre le relais.
Qu’y a-t-il derrière cette fureur ? Un ressentiment social, une frustration économique légitime, une instrumentalisation politique ? Sans doute les trois à la fois. Lorsque le citoyen acquiert la certitude que les règles du jeu ne reposent plus sur l’équité, le mécontentement migre vers le terrain dangereux des crispations identitaires et patrimoniales.
On l’a vu en janvier 2026 à Ndu, dans le Nord-Ouest, où quatorze membres de la communauté mbororo ont été tués dans une attaque ciblée sur fond de tensions anciennes avec des groupes locaux. On le voit également dans l’Extrême-Nord, où les conflits récurrents entre Arabes Choa, Mousgoum et Kotoko dans le Logone-et-Chari, ou entre Arabes Choa et Toupouri plus au sud, s’enracinent dans l’accès à la terre et à l’eau, aggravé par l’assèchement progressif du lac Tchad.
Ce ne sont pas des faits divers. Ce sont des alertes foncières.
C’est pourquoi le débat ne peut se réduire à la seule question de la terre. Il doit intégrer l’accès inégal aux opportunités économiques, les déséquilibres dans les investissements publics entre régions, le chômage massif des jeunes et le sentiment d’abandon qui mine certaines périphéries.
Il doit également interroger la crise de confiance envers des institutions souvent perçues comme incapables d’arbitrer avec impartialité. Il doit enfin questionner notre éducation civique et notre mémoire nationale. Une société incapable de produire un récit collectif solide laisse prospérer les replis identitaires.
L’un des défis existentiels du Cameroun de demain s’écrira pourtant autour de la terre, particulièrement dans nos grandes agglomérations.
À Yaoundé, Douala, Bafoussam, Bertoua et dans bien d’autres villes, un récit revient avec insistance : celui d’une communauté spécifique, notamment originaire de l’Ouest, qui investit massivement dans le foncier. Nier ce phénomène serait de l’aveuglement. L’analyser froidement est un devoir.
Plusieurs dynamiques l’expliquent : l’histoire des migrations internes, une culture ancienne du commerce et de l’épargne, la recherche de sécurité patrimoniale dans une économie sous-financée où le titre foncier demeure le principal passeport vers le crédit.
Et surtout, notre législation le permet.
En dehors du domaine public et des espaces soumis à des régimes spécifiques, le droit camerounais n’impose aucune restriction régionale ou ethnique à un citoyen qui acquiert un bien immobilier. La transaction est légale dès lors que vendeurs, chefferies et administration y consentent.
Voilà le paradoxe qui nous met en danger.
La clameur populaire dénonce des situations juridiquement irréprochables.
Nous assistons au télescopage entre une perception communautaire blessée et une légalité formelle indiscutable.
C’est ce décalage qui transforme progressivement le sous-sol de la République en poudrière.
Mais la lecture tribaliste commet une erreur fondamentale. Elle réduit un problème systémique à une seule communauté.
L’honnêteté oblige à élargir la focale.
L’accumulation foncière au Cameroun est d’abord le fait d’une oligarchie transcommunautaire qui unit, dans une même logique d’accaparement, élites politico-administratives, magnats adossés au pouvoir et réseaux d’influence occultes.
Les scandales récents l’ont montré : derrière les prête-noms réapparaissent souvent les visages les plus connus de l’appareil d’État.
La vérité est donc infiniment plus complexe que les raccourcis ethniques.
Cette prédation ne se limite pas au lotissement urbain.
Elle est aussi minière, et donc foncière.
La Sonamines a indiqué que les exportations illégales d’or ont entraîné des pertes considérables pour l’État au cours des dernières années. Derrière ces chiffres se cachent des titres miniers délivrés sur des terres coutumières, des sites exploités dans un environnement juridique incertain et des communautés parfois dépossédées deux fois : de leur sol et de leur sous-sol.
Faire de la politique sérieuse, c’est regarder cette réalité en face.
Toutes les nations confrontées à de telles asymétries ont dû arbitrer.
L’histoire offre des trajectoires brutales, de l’expropriation des peuples amérindiens aux États-Unis à la redistribution agraire au Zimbabwe, en passant par les réformes post-apartheid en Afrique du Sud.
Elle offre aussi des voies plus institutionnelles. Le Canada a privilégié le droit, la négociation et les accords territoriaux avec les peuples autochtones. Aucun modèle n’est transposable tel quel. Mais tous démontrent qu’une question foncière ignorée finit toujours par revenir sous une forme plus brutale.
Le Cameroun doit inventer sa propre voie. Une certitude s’impose : notre législation foncière devra évoluer, sans jamais aliéner la liberté de chaque Camerounais de vivre, d’investir et d’acquérir légalement des biens partout sur le territoire national.
Cela passe d’abord par la modernisation intégrale et la numérisation transparente du cadastre national, seule manière d’éradiquer les doubles attributions et les fraudes qui nourrissent les conflits.
Cela impose ensuite un débat courageux sur la limitation des grands accaparements spéculatifs autour des métropoles, là où la pression démographique étouffe l’avenir des jeunes générations.
Cela suppose également de donner aux collectivités territoriales et à des commissions locales de médiation un véritable rôle de régulation, non pour exclure, mais pour préserver certains équilibres historiques.
Cela exige enfin de sanctionner avec sévérité les réseaux de fraude qui associent agents publics, autorités traditionnelles et opérateurs privés, car beaucoup de tensions naissent moins de la loi que de sa manipulation.
Et il faudra repenser l’aménagement du territoire. Tant que Douala et Yaoundé concentreront l’essentiel des opportunités économiques, administratives et universitaires, la pression foncière y demeurera explosive.
La réforme de la terre ne peut plus être reportée. Elle doit devenir le grand chantier national des prochaines décennies. Non pas pour opposer les communautés, mais pour préserver la cohésion nationale, garantir l’équité territoriale et empêcher que la terre, qui nourrit, protège et identifie, ne devienne demain le principal combustible de nos fractures camerounaises.

