Au Cameroun, l’État possède officiellement des terres, des bâtiments administratifs, des résidences, des réserves foncières, des véhicules de service et un patrimoine mobilier considérable. Officiellement seulement. Car dans la réalité, une partie de ces biens a été progressivement capturée, privatisée et transformée en propriété quasi personnelle par des autorités administratives, des hauts fonctionnaires et des barons du système.
Le scandale est immense.
Et il est devenu banal.
Des véhicules de fonction circulent comme des biens familiaux. Des voitures administratives servent à transporter des enfants à l’école, à accompagner des cérémonies privées, à faire des courses domestiques ou à assurer le confort personnel d’anciens responsables qui auraient dû les restituer depuis des années.
L’État paie le carburant.
L’État paie l’entretien.
L’État paie les chauffeurs.
Mais l’usage est privé.
Dans certains services, des véhicules administratifs disparaissent pratiquement des registres réels de contrôle. On les retrouve affectés à vie à des individus plutôt qu’à des fonctions. Des responsables mutés ou retraités continuent de jouir des biens publics comme d’un héritage personnel.
La confusion entre fonction publique et propriété privée est devenue structurelle.
Le plus grave est ailleurs : le foncier.
Des terrains appartenant à l’État sont discrètement occupés, lotis, attribués, détournés ou revendus à travers des mécanismes opaques où se mêlent influence administrative, clientélisme et réseaux de protection. Des réserves administratives disparaissent dans des opérations obscures pendant que les administrations elles-mêmes peinent parfois à trouver des espaces pour construire des écoles, des hôpitaux ou des infrastructures publiques.
Alors une question devient incontournable : à quoi sert réellement le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières ?
Sa mission devrait être stratégique : protéger le patrimoine foncier public, sécuriser les titres, empêcher les occupations illégales, préserver les réserves de l’État et garantir une gestion rigoureuse des biens publics.
Mais sur le terrain, le sentiment dominant est celui d’une impuissance organisée ou d’une complicité silencieuse.
Comment expliquer que des biens de l’État soient occupés pendant des années sans réaction ?
Comment expliquer que des véhicules administratifs deviennent des propriétés personnelles roulantes sans sanctions ?
Comment comprendre que des domaines publics soient morcelés dans l’indifférence générale ?
Comment accepter que ceux censés protéger le patrimoine national assistent parfois à sa disparition sans intervenir ?
Le silence administratif est devenu un mode de gouvernance.
Dans un État normal, la disparition ou l’usage abusif d’un bien public déclencherait immédiatement :
- des audits ;
- des sanctions administratives ;
- des poursuites judiciaires ;
- des restitutions forcées.
Au Cameroun, beaucoup de ces pratiques semblent absorbées par une culture de l’impunité où le rang protège davantage que la loi.
Le patrimoine public est traité comme une réserve de privilèges.
Un ministre quitte ses fonctions mais conserve des avantages indus.
Un haut responsable transforme une résidence administrative en propriété personnelle de fait.
Des terrains publics changent mystérieusement d’affectation.
Des véhicules de service deviennent des symboles de statut social.
Et pendant ce temps, l’État s’appauvrit lui-même.
Le paradoxe est cruel : l’administration se plaint du manque de moyens alors qu’une partie de ses propres ressources est continuellement siphonnée de l’intérieur. L’État souffre dans sa chair de l’accaparement de ses biens par ceux-là mêmes qui devraient les défendre.
C’est une forme de prédation institutionnelle.
Le drame est que cette confiscation du patrimoine public n’est pas seulement financière. Elle détruit aussi l’autorité morale de l’État. Car lorsqu’un citoyen voit des responsables publics utiliser les biens collectifs comme des possessions privées, le message envoyé est dévastateur : le bien public n’appartient à personne, donc chacun peut se servir.
Voilà comment naît la corruption culturelle.
Le Cameroun n’a pas seulement un problème de gestion.
Il a un problème de rapport à l’État.
Tant que les biens publics seront perçus comme des récompenses personnelles liées au pouvoir, aucune réforme administrative ne sera crédible. Tant que les institutions chargées de protéger le patrimoine national resteront silencieuses face aux détournements visibles, le discours sur la rigueur et la moralisation restera une mise en scène.
Le patrimoine de l’État n’est pas un butin politique.
Les véhicules administratifs ne sont pas des cadeaux de fonction.
Les réserves foncières publiques ne sont pas des héritages familiaux.
Un pays ne s’effondre pas seulement sous les grands scandales.
Il s’effondre aussi sous les petites confiscations quotidiennes devenues normales.
Et au Cameroun, cette normalisation atteint désormais un niveau inquiétant.
Armel Mbatchou
Journaliste engagé | Analyste politique | Chroniqueur

