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En RDC, comment l’élite utilise le football pour se maintenir au pouvoir

Le football permet aux élites impopulaires de se constituer un capital politique, mais il offre également aux citoyens un espace pour exprimer leur désaccord.

En République démocratique du Congo (RDC), comme dans une grande partie du monde, le football est intimement lié à la politique.

Dans ce pays d’Afrique centrale, les clubs de football ont longtemps été un moyen pour le régime en place de se constituer un capital politique. De nombreux politiciens s’impliquent dans les clubs pour renforcer leur image. D’autre part, le football est également un espace d’opposition politique.

Dans notre récent article, nous montrons comment la politique et le football se rejoignent de plusieurs manières à Kinshasa, la capitale du pays.

Le football a été particulièrement important pour le régime de Joseph Kabila, de 2001 à 2019. Il s’agissait d’un régime contesté et répressif. Tout au long de son mandat de président, Kabila et les membres de son parti ont cherché des moyens d’améliorer leur réputation pour gagner des voix. L’un de ces moyens consistait à soutenir financièrement des clubs de football. Cela a fonctionné parce que ces clubs ne bénéficient pas d’un soutien commercial ou étatique structurel ou suffisant.

Mais notre étude montre que la politique du football peut également jouer contre un régime. Pendant les années Kabila, les stades de football et les foules de supporters offraient un lieu relativement sûr pour protester contre le régime répressif. Des chansons anti-Kabila, par exemple, étaient souvent entendues lors des matchs.

Football et pouvoir

Nos entretiens avec des supporters, des personnalités du régime et d’autres personnes ont révélé que, pendant les années Kabila, les supporters et les responsables des clubs faisaient une distinction entre les personnalités du régime qui soutenaient le club et le régime. Il revenait souvent dans les propos cette déclaration:

les supporters appréciaient toujours les politiciens associés à Kabila tant qu’ils étaient en mesure de leur apporter un soutien financier.

Gabriel Amisi (communément appelé Tango Four), par exemple, était un proche allié de Kabila et occupe actuellement le poste de général d’armée et d’inspecteur général de l’armée congolaise. Amisi a été accusé d’un large éventail d’abus des droits de l’homme pendant qu’il était commandant rebelle et commandant de l’armée. Un article de presse le décrit comme “le boucher de l’est du Congo”.

Entre 2007 et 2020, Amisi a été président de l’AS Vita Club, l’un des plus grands clubs de Kinshasa et de la RDC. Avant 2007, les performances de l’équipe étaient médiocres. Sous la direction d’Amisi, l’équipe a remporté trois titres nationaux et s’est illustrée sur la scène internationale. Les joueurs se souviennent que son leadership leur a apporté une stabilité financière, avec des salaires réguliers et de qualité, et des fournitures en matériels.

Cela l’a rendu très populaire. Lorsqu’Amisi a tenté de démissionner en 2012 après l’élimination de l’AS Vita Club de la Ligue des Champions de la Confédération africaine de football, la direction de l’équipe et les supporters du club n’ont pas accepté sa décision. Lorsque des manifestations ont commencé contre le régime de Kabila en 2016 à Kinshasa, les supporters de l’AS Vita ont protégé la maison d’Amisi.

Human Rights Watch a documenté la manière dont Amisi (et d’autres figures de l’élite) a utilisé les membres de la ligue des jeunes des clubs de football pour infiltrer les manifestations contre le régime Kabila “et inciter les manifestants à piller et à commettre des violences”.

Une association avec des personnalités du régime donne aux clubs de football des avantages, tels que la protection contre les poursuites si des supporters sont impliqués dans des violences dans les stades. Il est donc peu intéressant pour les clubs de s’associer à des personnalités de l’opposition, qui ont généralement moins d’argent à investir et moins de pouvoir politique.

En ce sens, le football congolais n’est pas très différent du football du reste du monde. Il a été démontré comment à travers le monde – non seulement sur le continent africain mais aussi dans divers endroits tels que Turquie, Indonésie et Malte – le football aide les régimes à reproduire leur hégémonie, notamment en créant du capital politique.

Football et protestation

Mais l’inverse a également été démontré. Le football a joué un rôle important dans la contestation du pouvoir. Il a, par exemple, joué un rôle dans les luttes de décolonisation au Zimbabwe, à Zanzibar et au Congo-Brazzaville, ainsi que dans le Printemps arabe des années 2010.

Ces dynamiques se sont également jouées à Kinshasa, où les supporters de football ont participé aux luttes de décolonisation. Le 16 juin 1957, un match entre le FC Léopoldville de Kinshasa et l’Union Saint Gilloise de Bruxelles de Belgique a donné lieu aux premières émeutes qui ont mené à l’indépendance. Un an et demi plus tard, les supporters de l’AS Vita Club ont joué un rôle important dans les émeutes décisives contre les autorités coloniales. En 1960, la RDC obtient son indépendance de la Belgique.

Pendant la période postcoloniale, le football a également joué un rôle dans la contestation du pouvoir. Sous Kabila, alors que la répression politique s’intensifiait dans presque tous les autres espaces, le stade de football est devenu un lieu important de protestation politique.

Pour reprendre les mots d’un fan de football interrogé dans notre étude :

Puisque nous sommes dans le stade, nous ne serons pas arrêtés. La police le sait : elle ne tentera rien parce que nous sommes beaucoup plus nombreux qu’elle.

Les paroles des chansons et slogans de protestation – appelés “hymnes des opprimés” – incluaient : “Dieu fait tout pour que Kabila meure !” et “Eeeh, nous refusons (d’être) la machine à voter”.

Pendant la période de “glissement” à partir de 2015 – lorsque Kabila a dépassé les limites formelles de son mandat – les slogans anti-Kabila sont devenus encore plus populaires.

L’engagement des personnalités du régime auprès des clubs de football n’a pas permis de surmonter les sentiments hostiles à l’égard du régime.

Contrôles du régime

L’impact de ces protestations sur le régime était toutefois limité.

Par exemple, sous Kabila, les stations de radio et de télévision coupaient leurs émissions lorsque des chansons politiques étaient entonnées lors de matchs impliquant l’équipe nationale. Et fin 2016, le ministre des Sports a temporairement suspendu le championnat national de football. La raison officielle en était “une violence excessive dans les stades”. Mais elle a été largement comprise comme une mesure politique du régime, craignant des protestations de la part des supporters en réaction à la fin du mandat officiel de Kabila pendant cette période. Un ancien ministre nous l’a confirmé lors d’interviews.

En résumé, le football à Kinshasa, c’est de la politique – surtout pour le régime en place. Même si l’opposition politique peut s’exprimer à travers le football, on peut se demander quel est le potentiel de changement que cela représente.

Sous le régime autoritaire de Kabila, le rôle protestataire du football était limité. Il en est de même sous le régime actuel de Félix Tshisekedi, qui utilise le football comme un outil politique. Les principaux clubs de Kinshasa (Daring Club Motema Pembe et AS Vita Club), par exemple, ont des présidents qui sont de proches alliés de Tshisekedi.The Conversation

Kristof Titeca, Professor in International Development, University of Antwerp and Albert Malukisa Nkuku, Associate researcher, University of Antwerp

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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