Dans une tribune, l’auteur dénonce la succession de controverses politiques et médiatiques au Cameroun. Il appelle le chef de l’État à faire avancer les dossiers liés à la gestion des fonds Covid-19, au complexe sportif d’Olembé et à l’assassinat du journaliste Martinez Zogo, tout en plaidant pour une justice fondée sur les preuves.
Les polémiques se succèdent au Cameroun, mais certaines affaires continuent de susciter des interrogations. Dans une tribune intitulée « À qui le tour ? : Quand les cabales font du bruit et que les scandales attendent des réponses », Cyrille Tchamba dénonce une actualité publique dominée, selon lui, par des accusations visant certaines personnalités, tandis que d’autres dossiers attendent des suites concrètes.
L’auteur estime que la multiplication des controverses risque de détourner l’attention des citoyens des questions de responsabilité publique et de gestion des ressources de l’État. Il met notamment en garde contre les condamnations médiatiques prononcées avant que les faits aient été établis.
« La lutte contre la corruption ne peut pas être une arme que l’on sort contre certains et que l’on range devant d’autres », écrit-il, plaidant pour une application équitable de la loi, indépendamment du rang ou de la proximité politique des personnes concernées.
Lire la tribune de Cyrille Tchamba :
« À QUI LE TOUR ? : Quand les cabales font du bruit et que les scandales attendent des réponses
Il se passe quelque chose d’étrange dans notre République.
Des noms sont jetés en pâture. Des dossiers ressortent des tiroirs. Des accusations envahissent les réseaux sociaux. Des correspondances administratives deviennent des actes d’accusation. Des vidéos se transforment en réquisitoires. Et chaque fois, les Camerounais sont invités à regarder dans une seule direction, à condamner avant d’avoir compris, à choisir leur coupable avant même que les faits soient établis.
Puis survient une autre affaire. Un autre nom. Une nouvelle cible.
À qui le tour ?
La question n’est pas anodine. Elle ne vise pas à soustraire les puissants à la reddition des comptes. Elle interroge une mécanique préoccupante : celle d’une actualité politique où les accusations les plus bruyantes occupent parfois tout l’espace, pendant que des scandales autrement documentés attendent toujours des réponses.
Dans ce Cameroun où les affaires s’empilent, il suffit qu’un personnage du sérail soit placé au centre d’une polémique pour que le pays se transforme en tribunal populaire. Les uns instruisent à charge, les autres plaident l’innocence. Les réseaux sociaux prononcent les condamnations. Et la République regarde passer le vacarme.
Mais qui regarde encore les dossiers ?
Qui demande des comptes sur les affaires anciennes dont les conséquences financières et politiques continuent de peser sur la collectivité ?
Car le problème n’est pas que des responsables publics soient mis en cause. Dans un État de droit, personne ne devrait être au-dessus de la loi. Le problème commence lorsque le soupçon tient lieu de preuve et que l’indignation sélective remplace l’exigence d’une justice égale pour tous.
La lutte contre la corruption ne peut pas être une arme que l’on sort contre certains et que l’on range devant d’autres.
DE LA CAN AU COVIDGATE : LES DOSSIERS QUI ATTENDENT
Souvenons-nous de la Coupe d’Afrique des nations organisée au Cameroun. Elle devait être une vitrine, la démonstration de notre capacité à mobiliser nos ressources et à réaliser de grandes infrastructures.
La CAN est passée. Les discours de fierté nationale ont rempli les écrans. Mais certains dossiers n’ont jamais véritablement quitté la scène.
Le complexe sportif d’Olembé en est devenu le symbole embarrassant. Coûts, retards, ruptures contractuelles et contentieux ont transformé ce projet en une affaire qui appelle des explications précises. Qui a décidé ? Qui a contrôlé ? Qui a certifié les travaux ? Qui a autorisé les paiements ? Et qui doit répondre des conséquences pour les finances publiques ?
Ces questions ne sont pas des attaques contre la République. Elles sont la République.
Le Covidgate pose une interrogation comparable. Au moment où les Camerounais affrontaient la pandémie, des ressources publiques considérables avaient été mobilisées pour protéger les populations et soutenir le système sanitaire. Les audits de la Chambre des comptes ont relevé des insuffisances et des anomalies dans la gestion de ces fonds.
Il ne s’agit pas de transformer chaque irrégularité en preuve de détournement. Il s’agit d’exiger que les constats des organes de contrôle produisent des suites concrètes.
Qu’est-il advenu des recommandations ? Quelles responsabilités ont été établies ? Quelles sommes ont été recouvrées, le cas échéant ?
Quelles procédures ont abouti ?
L’argent consacré à la lutte contre la pandémie n’était pas une cagnotte politique. Il devait protéger des vies.
Or, à mesure que surgissent de nouvelles controverses, ces questions semblent perdre leur place dans la conversation publique.
Faut-il accepter qu’une affaire chasse l’autre, que l’émotion remplace la mémoire et que l’actualité fonctionne comme une machine à oublier ?
Le scandale de demain ne doit pas devenir le moyen d’enterrer celui d’hier.
MARTINEZ ZOGO : LA JUSTICE NE PEUT PAS SE CONTENTER D’UN RÉCIT
Il y a un dossier que le Cameroun ne peut traiter comme une affaire ordinaire : l’assassinat du journaliste Martinez Zogo.
Un homme a été enlevé, torturé et tué. Une famille a été frappée. Une profession entière a été meurtrie. La République a une obligation absolue : établir la vérité, identifier les auteurs et les éventuels commanditaires, puis faire appliquer la loi.
Mais la gravité du crime rend précisément indispensable la rigueur de la procédure.
Au fil des audiences, les témoignages et les interrogatoires ont soulevé des questions qui méritent d’être examinées avec attention. Des incertitudes sont débattues sur la chaîne de commandement alléguée, la portée de certains éléments et les liens entre les personnes poursuivies et les faits.
Ces interrogations ne permettent pas de conclure que l’enquête aurait été menée exclusivement à charge, ni que les incarcérations auraient eu pour seul objectif de nuire à des adversaires politiques. Mais elles ne doivent pas davantage être balayées.
Une question demeure : toutes les pistes pertinentes ont-elles été explorées ? Toutes les responsabilités susceptibles d’éclairer ce crime ont-elles été examinées ?
Si des responsables publics ayant interagi avec le journaliste ne figurent pas parmi les personnes mises en cause, leur absence ne constitue pas en soi une preuve de protection ou de culpabilité. Elle justifie toutefois une exigence : que les investigations pertinentes soient conduites jusqu’à leur terme, sans considération de rang ou de proximité avec le pouvoir.
Personne ne doit être accusé par simple proximité. Personne ne doit non plus bénéficier d’une immunité de fait.
La justice ne doit être ni une arme de vengeance ni une fabrique de coupables. Elle doit être le lieu où les faits résistent aux puissants comme aux faibles.
Le pays n’a pas besoin d’un procès qui rassure un camp. Il a besoin d’un procès qui éclaire la République.
LA CABale ET LE BRUIT
C’est dans ce climat que les attaques contre Louis Paul Motaze ont pris une dimension particulière.
Le ministre des Finances est au centre de controverses mêlant documents administratifs, accusations diffusées en ligne et enregistrements dont l’authenticité et la portée doivent être vérifiées. Leur circulation ne suffit pas à établir les faits, encore moins à démontrer l’existence d’une opération coordonnée.
Mais le calendrier et l’intensité de cette séquence autorisent une question : s’agit-il uniquement d’une demande de transparence ou aussi d’une bataille d’influence au sein du pouvoir ?
Nous ne disposons pas de preuves permettant d’affirmer que toutes ces affaires sont orchestrées par une même officine. Il serait imprudent de désigner des commanditaires sans éléments vérifiables. Mais il est légitime d’interroger les effets d’une actualité qui concentre brutalement l’attention sur certaines personnalités, tandis que d’autres dossiers, étayés par des audits ou soumis à des procédures, attendent des réponses.
La lutte politique peut aussi se jouer dans le contrôle du récit. Une révélation peut servir l’intérêt public ; une accusation peut être légitime.
Mais ni sa répétition ni son audience ne dispensent de la vérification.
À force de faire du bruit autour de certains noms, on risque de rendre inaudibles les questions qui concernent toute la collectivité.
Pendant que les camps s’affrontent, la facture, elle, reste publique.
PAUL BIYA DOIT AGIR. ET AGIR VITE.
Au sommet de l’État, le président de la République ne peut se contenter d’être le spectateur des crises successives. Sa responsabilité ne consiste pas seulement à arbitrer les rivalités du sérail ou à décider des nominations. Elle implique de veiller à ce que les institutions accomplissent leur mission et que les affaires publiques ne se dissolvent pas dans les querelles de personnes.
Paul Biya doit agir. Et agir vite.
Agir, ce n’est pas désigner à l’avance les coupables. Ce n’est pas condamner pour calmer l’opinion. Ce n’est pas davantage sacrifier un responsable pour donner l’impression que l’État reprend la main.
Agir, c’est exiger un état précis des suites données aux audits du Covidgate et aux dossiers liés à Olembé. C’est garantir que le procès Martinez Zogo permette d’établir la vérité, sans pression ni protection indue. C’est faire en sorte que les responsabilités soient déterminées sur la base de preuves et que les conclusions des organes de contrôle ne restent pas lettre morte.
C’est aussi refuser que les rivalités de clans se substituent à la conduite de l’État.
Car si chaque affaire devient un épisode de la lutte pour les postes, si chaque accusation est interprétée à travers le prisme des ambitions personnelles et si chaque scandale finit recouvert par le suivant, ce n’est pas seulement la réputation de quelques responsables qui est en jeu. C’est la confiance des citoyens dans les institutions.
Le Cameroun n’a pas besoin d’une nouvelle liste de personnes à abattre. Il a besoin de réponses.
À qui le tour, aujourd’hui ? À qui le tour, demain ?
La véritable question est ailleurs : qui répondra enfin des affaires déjà révélées ? Qui garantira que les responsabilités seront établies sans sélectivité ? Qui empêchera que le vacarme autour d’une nouvelle cible fasse oublier les dossiers précédents ?
Monsieur le président, le temps des indignations successives ne peut tenir lieu de politique de justice. Le temps des annonces ne peut remplacer celui des résultats.
La République ne retrouvera la confiance de ses citoyens ni par des cabales supposées ni par des condamnations médiatiques. Elle la retrouvera lorsque les preuves compteront davantage que les rumeurs, lorsque la justice ira au bout de ses investigations et lorsque nul ne pourra se croire protégé ou sacrifié en fonction des intérêts du moment.
Alors, peut-être, la question « À qui le tour ? » cessera-t-elle d’être le titre de nos inquiétudes. Elle deviendra celle d’un pays qui aura enfin décidé de demander des comptes à tous.
Par Cyrille Tchamba

