Notre renoncement : de la mythologie des cercles mystiques à l’anthropologie de notre lâcheté (Opinion)

Cameroun Actuel
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La question de la nature et de l’exercice du pouvoir au Cameroun refait surface en ce début d’année 2026, dans un contexte marqué par un décalage persistant entre les discours officiels et les réalités vécues par une grande partie de la population.

Dans une tribune largement relayée, l’analyste Cyrille Tchamba interroge la perception du pouvoir dans le pays, souvent entourée de récits mêlant influences occultes, réseaux informels et élites difficiles à cerner. Selon lui, cette vision contribue à éloigner les citoyens d’une compréhension concrète des mécanismes politiques et institutionnels.

L’auteur pointe notamment une forme de résignation collective, nourrie par des années de frustrations sociales, mais aussi par une tendance à attribuer les blocages à des forces invisibles plutôt qu’à des dynamiques humaines et organisationnelles bien réelles.

Cette réflexion intervient dans le sillage du discours présidentiel du 31 décembre 2025, au cours duquel le chef de l’État a, comme à l’accoutumée, évoqué l’unité nationale, la stabilité et les perspectives de progrès. Un message jugé rassurant dans sa forme, mais critiqué pour son manque de réponses concrètes aux attentes sociales.

Lire la tribune de Cyrille Tchamba :

« Qui gouverne le Cameroun ? La question revient chaque début d’année comme un rituel mal compris : on en récite les mots, on en respecte la forme, mais on en a oublié le sens. À force de la répéter sans jamais la travailler, on en a fait un mantra, une légende de couloir, une attente paresseuse.

Chacun y projette son imaginaire. Les cercles mystiques. Les forces occultes. Les réseaux invisibles. Les généraux muets. Les familles éternelles. Les conseillers tapis dans l’ombre, les mains invisibles. Plus on est loin du centre, plus le pouvoir devient obscur et diffus. Plus on refuse d’entrer dans l’ouvrage, plus on préfère croire à des forces surnaturelles plutôt qu’à des hommes simplement mieux organisés dans la rapine nationale.

On convoque les familles régnantes, les héritiers d’un État pillé, les nouveaux roitelets de quartier, les féodalités administratives, les prêtres du statu quo. Le temple est plein de reliques. Mais il manque toujours l’essentiel : les bâtisseurs. Le peuple.

Il ne faut pas le plaindre. Il faut l’interroger, sans complaisance. Car aucune domination ne tient durablement sans un minimum de complicité implicite, de silence partagé et de renoncements consentis. Cela n’efface ni la répression, ni la misère, ni le prix souvent démesuré payé par les plus faibles. Mais cela interdit aussi l’absolution permanente.

C’est précisément ce décalage que révèle, une fois encore, le discours présidentiel du 31 décembre 2025. Comme chaque fin d’année, le chef de l’État a parlé d’unité nationale, de résilience, de progrès en marche et d’un avenir qu’il invite les Camerounais à envisager avec confiance.

Le ton était solennel, maîtrisé, rassurant. Le rituel, parfaitement exécuté.

Mais ce discours dit surtout ce qu’il ne dit pas. Il évoque des efforts, rarement leurs résultats concrets. Il parle de stabilité, sans mesurer le coût humain de l’immobilisme qu’il incarne plus que jamais. Il appelle à l’espérance, sans jamais nommer les renoncements accumulés, la lassitude sociale, ni la défiance d’une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans des promesses cycliques.

Ce décalage n’est pas qu’un problème de communication. Il est le symptôme d’un pouvoir qui s’exprime comme un édifice achevé, alors même que la majorité des Camerounais vivent dans un chantier perpétuellement abandonné. Là où le discours célèbre la continuité, le quotidien raconte l’attente. Là où le pouvoir parle de cap, beaucoup ne voient plus ni direction ni horizon.

Les fables sur le pouvoir mystique prennent ici tout leur sens. Elles ne sont pas de simples illusions : ce sont des refuges. Elles évitent le travail ingrat. Elles permettent de contempler le temple sans jamais toucher la pierre brute. Pendant ce temps, on continue à livrer ses leaders au système, isolés, désarmés, puis on s’étonne qu’ils soient broyés par une mécanique parfaitement huilée.

Au Cameroun, on adore les figures providentielles. Mais on fuit l’atelier. On acclame le courage individuel, mais on rechigne à l’œuvre collective. On exige des martyrs, jamais des compagnons. Et lorsque l’édifice ne s’élève pas, on accuse le sort, jamais notre refus d’apprendre la règle, le niveau et la mesure.

Soyons clairs en ce début de 2026 : on ne subit pas éternellement un pouvoir. On finit par le laisser se solidifier, faute d’avoir su lui opposer une architecture alternative. Si le pouvoir paraît mystique, c’est parce que nous refusons d’en comprendre la géométrie. Si nos aspirations semblent suspendues au bon vouloir d’un dieu gouvernant la vie des hommes — et singulièrement celle d’un seul, c’est parce que nous avons déserté le chantier. Si la politique ressemble à un rituel vide, c’est parce que nous avons confondu la quête de lumière avec l’attente d’un miracle.

Et maintenant, que fait-on ? Continuer à tourner autour du temple sans jamais y entrer ? Mourir pour des mots que l’on ne grave pas dans la pierre ? S’indigner à heure fixe avant de retourner à l’ombre rassurante de l’inaction des parvis ?

Sortir de la merde exigera autre chose que des incantations : accepter de redevenir apprentis, modestes, patients, disciplinés ; cesser de mythifier le pouvoir et apprendre à en démonter les mécanismes ; construire des rapports de force durables, pierre après pierre, dans les partis, les syndicats, les associations, les médias, les collectivités locales ; tenir dans la durée, même sans gloire, même sans applaudissements.

Il faut comprendre enfin que le changement est une œuvre collective ou il ne sera pas ».

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