Samedi 10 octobre 2026. Il est des jours qui ne s’écrivent pas seulement sur le papier : ils se gravent dans l’affluent Banya et dans les eaux sacrées du Wouri. En ce jour mémorable, le canton Bonambela (Akwa) a retrouvé son souffle séculaire. S.M. Louis Din Dicka a été investi, Roi des Akwa ; avec lui, toute la mémoire des Bona’Eleke se redresse sous le regard vigilant des ancêtres et des esprits aquatiques (Miengu).
Une lignée de bâtisseurs et de résistants
Pour mesurer la gravité de ce sacre, il faut remonter à la genèse du pouvoir au sein de la confédération Douala. Issus de la descendance de Ngand’a Kwa (King Akwa I), bâtisseur et unificateur dès 1801, les Bonambela ont d’abord vu l’autorité s’établir au sein du foyer Bonalembe.
C’est à partir de 1852, sous le règne de Mpondo ma Ngando, que le trône rejoint le foyer Boneleke, issu d’Eleke. Dès lors, ce foyer devient le socle inexpugnable de la souveraineté d’Akwa, forgé par des figures majeures :
- Dika Mpondo Akwa (King Akwa II), réformateur des trois foyers (Bonalembe, Boneleke, Bonejang) et signataire du traité historique du 12 juillet 1884.
- Le Prince Arnold Ebonguè Dika Akwa (1924–1927), figure de résistance qui scella avec Richard Din Manga Bell la renaissance du Ngondo par le serment de sang (Malé ma Njo).
- Ernest Betote Dika Akwa (1921–1976), nationaliste ardent, homme d’État et patriarche de la modernité.
- Ernest Ntonè Ebonguè Akwa (1976–1998), qui assura durant plus de deux décennies la continuité et l’équilibre dynastique.
- Charles David Din Dika Akwa (1999–2020), banquier rigoureux et garant respecté de la dignité coutumière à l’aube du XXIᵉ siècle.
Du deuil à l’initiation : l’épreuve des seuils
Le 8 décembre 2020, au coucher du grand soleil, le Roi Charles David Din Dika Akwa rejoignait les ancêtres après plus de vingt ans de règne.
Lorsque ce grand arbre s’est affaissé, le voile du deuil a semblé suspendre le temps. Mais sur les rives du fleuve nourricier, le siège d’un souverain sawa ne reste jamais vacant : le dépôt confié par les mânes ne périt pas.
L’accession au trône a exigé un cheminement méthodique, alliant rigueur administrative et mystère coutumier :
- 15 mars 2022 : Désignation coutumière et choix collégial.
- 23 janvier 2023 : Homologation administrative par les autorités républicaines.
- 15 juillet 2023 : Installation publique et intronisation officielle.
- 10 octobre 2026 : Sacre traditionnel suprême, où la terre et les esprits scellent le destin du prince.
Le souverain, médecin-épidémiologiste de formation, n’a pas marché seul dans cette traversée. Il a été guidé par le Pr Mbondji Edjenguele, anthropologue émérite et gardien des arcanes sawa. Veillées de purification, décryptage des maximes ancestrales, épreuves au cœur des sanctuaires : de ce compagnonnage est née une certitude inébranlable — l’on n’hérite pas d’un sceptre pour en jouir, on s’y soumet pour servir.
Les contestations de prétoire, les querelles généalogiques et les embûches protocolaires n’ont pas manqué. Mais comme le feu qui trempe le fer, chaque cabale s’est muée en épreuve initiatique, fortifiant la légitimité d’un fleuve qu’aucun tumulte éphémère ne saurait dévier.
L’aube du couronnement
Au rythme profond du tambour d’appel (muninga), les gestes immémoriaux ont repris tous leurs droits. Vêtu du traditionnel sanja, paré des peaux des fauves protectrices, ceint de bracelets d’ébène et de perles consacrées, Sa Majesté Louis Din Dicka a saisi le sceptre de commandement.
Dans la brise remontant de la mangrove et le murmure des invocations, la présence des pères fondateurs était palpable.
Les Bonambela ne célèbrent pas seulement un homme, mais le triomphe de la continuité sur la rupture. La tradition n’est pas un vestige figé du passé : elle demeure le gouvernail qui oriente la pirogue vers l’avenir.
Le grand arbre est tombé, mais ses racines plongeaient au tréfonds du sol des Bona’Eleke. Aujourd’hui, un nouveau baobab déploie ses ramures, et sous son ombre souveraine, le canton Akwa se tient fièrement debout.
Michèle Esso
Journaliste -Écrivaine

