Cameroun : les 10 mois de détention macabre de Samuel Wazizi par les forces armées

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Sous la pression des médias et des organisations corporatistes du milieu de la presse, le ministère de la Défense a rendu public le décès d’un journaliste qui était détenu dans le secret depuis plus de dix mois.

Interpellé à Buéa par la police et suspecté d’actes de terrorisme, le malheureux avait été récupéré par des militaires n’ayant aucune compétence en matière d’enquête judiciaire, avant de décéder à Yaoundé dans des conditions troubles. La famille et les organisations corporatistes dénoncent les sévices corporels ayant entraîné la mort et demandent clarification et sanction. L’armée pour sa part crie à la diabolisation de son action pendant que la famille et les milieux de la presse exigent que la lumière soit faite.

Alors que l’opinion publique camerounaise attend de savoir où en sont les suites judiciaires annoncées contre certains éléments de (’Armée camerounaise et des membres d’une milice impliqués dans le massacre des populations civiles qui avait endeuillé, à la mi-février 2020, la localité de Ngarbuh, dans la région anglophone du Nord-Ouest Cameroun, un nouveau scandale mettant en cause des responsables de cette armée a été dévoilé la semaine dernière. Après l’annonce en primeur, le 3 juin dernier, dans le journal de Equinoxe TV de la mort en détention d’un journaliste interpellé depuis début août 2019 à Buéa, région anglophone du Sud-Ouest, le ministère de la Défense (Mindef) est sorti de son mutisme.

Dans un communiqué de presse diffusé le 5 juin dernier, le chef de la division de la communication de cette administration a en effet confirmé la disparition de cet homme des médias, précisant qu’il avait succombé aux premières heures du 17 août dernier à une «sepsis sévère». Pour justifier sa détention, le communiqué en question affirme que «les éléments des Forces de sécurité avaient établi que [M. Wazizi] était en réalité un logisticien de divers groupes terroristes».

La sortie médiatique du Mindef a immédiatement déclenché un concert de désapprobations aussi bien des proches du disparu, de certains hommes politiques que des responsables des regroupements corporatistes des milieux de la presse. Comme dans le cas de Ngarbuh, ces derniers exigent l’ouverture d’une enquête indépendante pour aboutir à une clarification des circonstances exactes de sa mort, l’imputation des responsabilités et la traduction des suspects devant la justice.

En fait, M. Samuel Ebuwe Ajîekha, plus connu sous le nom de Samuel Wazizi, travaillait pour un média régional dénommé Chilien Media Television (Cmtv), basé au quartier Molyko de la ville de Buéa. Le 2 août 2019, selon ses proches, ou le 3 août, selon le porte-parole de l’armée, il était interpellé à Muea, son quartier de résidence, par des éléments du Commissariat de sécurité publique du 3e arrondissement de la ville de Buéa.

Conduit dans les locaux de cette unité de police à Muyuka, il était placé en garde à vue. Une enquête était alors ouverte contre lui, pour des faits présumés de terrorisme, selon les explications données par son enquêteur, M. Metuge Collins, même s’il confiait pour sa part à son avocat, Me Nkea A. Emmanuel, qu’il était plutôt privé de liberté pour avoir émis une opinion critique sur la gestion de la crise anglophone au cours d’une récente émission diffusée en langue pidgin sur Cmtv.

Police judiciaire

Devant les protestations exprimées par l’avocat du journaliste auprès du chef de l’unité de police, le 7 août 2019, au prétexte que le commissariat du 3e arrondissement n’avait pas la compétence de mener une enquête judiciaire au sujet des faits querellés, 6e dernier promettait de transférer M. Wazizi à la division régionale de la police judiciaire de Buéa.

En dépit de ces assurances, le journaliste n’allait jamais être mis à la disposition de la police judiciaire. Son avocat apprendra après une vaine attente dans les locaux de ce Service que Samuel Wazizi avait été récupéré à la police par le commandant du 21 è Bataillon d’infanterie motorisée (BIM), une unité de l’armée n’ayant aucune compétence en matière d’enquête judiciaire. Et c’est ce 7 août que les proches du journaliste perdront définitivement sa trace.

En effet, toutes les tentatives de lui rendre visite seront vaines, selon divers témoignages, les militaires estimant qu’il ne disposait pas d’un lieu de détention. Devant la situation, son conseil décidait de saisir le juge des libertés, le 13 novembre 2019, soit plus d’un mois après l’interpellation de son client par la police, dans le but d’obtenir justement sa remise en liberté.

Il introduisait ce jour-là une procédure dite d’habeas corpus (libération immédiate) auprès du président du Tribunal de grande instance (TGI) du Fako en expliquant dans le menu détail ce qu’il savait de la situation de son client. Une procédure judicaire s’ouvrait alors et connaissait une série de 14 renvois, le dernier ayant été enregistré le 13 mai 2020.

Dans la requête de Me Nkea A. Emmanuel, que Kalara a consultée, l’avocat s’inquiète déjà sur la vie de son client. «Compte tenu des circonstances particulières de cette affaire, je crois fermement que le journaliste Samuel Ebuwe Ajiekha a peut-être été tué», écrit en effet l’avocat le 1.3 novembre 2019. Il demande au juge de tout faire pour que son client, mort ou vivant, soit présenté par ses geôliers, p’our être remis en liberté ou alors bénéficie des cérémonies funéraires, selon le cas.

L’examen de cette requête par le TGI du Fako n’enregistrera jamais la comparution du commandant du 21e BIM, ni celle du Délégué régional de la sécurité publique du Sud-Ouest, présentés par l’avocat du journaliste comme les geôliers de son client. De même, l’avocat, n’a pas de preuves matérielles à fournir au tribunal pour soutenir ce qu’il croit être la détention abusive du journaliste. Les hommes en tenue ciblés par la requête ayant refusé de jouer le jeu de la justice, le TGI du Fako se retrouvera sans le moindre document permettant d’apprécier le caractère légal ou non de la détention dont se plaint Me Nkea A Emmanuel

Sévices corporels…

D’ailleurs, lors de l’audience du 13 mai 2020, le ministère public va prendre des conclusions écrites demandant au juge de rejeter la requête habeas corpus’. «Nous ne voyons pas, écrit le procureur de la République, comment en l’absence des documents autorisant l’arrestation et/ou la détention du journaliste, ce tribunal pourrait procéder pour statuer sur le fond sur la légalité ou l’illégalité de l’arrestation et/ou de la détention du détenu?

En fait, nous soutenons ici avec force que cette demande est basée sur de simples conjectures. C’est sur la base de cette formalité obligatoire imposée par la loi (examen des documents) que le tribunal pourra connaître de cette demande au fond, sinon il se livrera à une chasse à l’oie sauvage».

Pendant que la décision du juge de libertés est . attendue, la rumeur sur la mort du journaliste va prendre de l’ampleur. Sur la base d’informations dignes de foi, Equinoxe TV va rendre publique cette rumeur le 3 juin, en signalant que M. Wazizi aurait succombé aux sévices corporels reçus au cours de sa détention.

La classe politique et les milieux de la presse’ vont immédiatement s’en émouvoir et demander au gouvernement d’apporter des clarifications sur les allégations de mort par tortures qui ne cessent de prendre de l’ampleur. Au soir du 4 juin, certaines sources officieuses vont commencer à confirmer la nouvelle de la mort, en rejetant les accusations de torture. Puis, le lendemain, le communiqué du communicateur du Mindef va tomber.

Le document révèle ceci : «Le 7 août 2019, les Forces de sécurité avaient mis le susnommé à la disposition de la 21e Brigade d’infanterie motorisée [21e BIM) pour exploitation opérationnelle. A l’issue de celle-ci, il fut transféré au Service central des Recherches judiciaires (Scrj) de la gendarmerie nationale (SED-GN) le 13 août 2019 via la division de la sécurité militaire, en application des procédures usuelles.

A son arrivée à Yaoundé, le nommé Samuel Ajiekia (Sic) présentait un état fébrile pour lequel la division de la sécurité militaire l’avait mis à la disposition de l’Hôpital militaire de Région n°l à Yaoundé pour consultation et soins appropriés. Malheureusement, l’état de santé de ce dernier va se dégrader au fil des jours, jusqu’au petit matin du. samedi, 17 août 2019, lorsque les médecins constatèrent son décès à 2h 13minutes».

C’est quasiment 10 mois après la date supposée du décès du journaliste que l’information est officialisée pour la première fois. Le communiqué du Mindef, qui a dû être rédigé de façon précipitée si l’on en juge par ses nombreuses coquilles, précise que Samuel Wazizi est «clairement décédé des suites d’une ‘sepsis sévère’ et non pas d’un quelconque acte de torture ou sévices corporels (Sic)».

Le chef de la division de la communication prend le soin d’indiquer qu’une fois le journaliste «était resté en contact étroit avec sa famille de Buéa à Yaoundé et que, même de son lit de malade à l’Hôpital militaire de Région N°l, il avait régulièrement échangé avec plusieurs de ses proches».

Mieux, le porte-parole de l’Armée accuse la famille d’avoir refusé d’organiser les obsèques du journaliste : «Une fois son décès constaté, lit-on dans le communiqué, sa dépouille a été déposée le même jour à la morgue de l’Hôpital militaire de Région N°1 sis au centre de formation technique des armées (Cfta), quartier Ekounou, arrondissement de Yaoundé 4e, et la famille a aussi? tôt été informée. Nous sommes au regret de constater que celle-ci n’a depuis engagé aucune diligence pour les obsèques», Toutes ces précisions vont susciter une vive indignation des milieux professionnels et des proches du disparu.

Nouvelle choquante

Devant la caméra d’Equinoxe TV, le frère ainé du défunt, se montre catégorique pour démentir les déclarations du porte-parole de l’Armée, faisant état du «contact étroit» que le disparu aurait gardé avec sa famille malgré son transfert à Yaoundé. Il reconnaît avoir reçu un jour le coup de fil d’un inconnu qui souhaitait recevoir une somme de trente mille francs pour aider le journalistes à sortir de son lieu de captivité. Mais, il insiste, aucun membre de la famille n’a jamais été informé de ce que les forces de l’ordre ont’ fait de son frère depuis le 7 août 2019.

Pour sa part, Me Emmanuel Nkea va se dire dévasté dès la publication du communiqué du Mindef : «C’est une nouvelle très choquante, parce que si on savait que Wazizi était mort, on ne serait pas allé en justice. On a eu plusieurs audiences, 14 audiences ! Et on a patienté tout ce temps, on i dépensé notre argent, notre temps, nos efforts et maintenant on nous donne ce genre de mauvaise nouvelle ! Non pas qu’il est mort hier, mais qu’il est mort au mois d’août dernier quand on avait déjà saisi la justice ! Pendant tout ce temps, on a pensé qu’il était vivant. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on se dit que, finalement, il est mort avec ce communiqué officiel du ministère de la Défense.»

Denis Kwebo, le président du Syndicat national des journalistes du Cameroun est sur la même longueur d’onde, un ton plus amer au micro de RFI : «Ceux qui ont enlevé Samuel Wazizi en août 2019 ont trouvé les mots qui les arrangent pour justifier sa disparition tragique. Samuel Wazizi n’a jamais été interpellé au couks d’une opération des forces militaires comme cela est dit. Samuel Wazizi que nous avons rencontré quand il était encore dans les cellules de la police avait été appelé au téléphone par un correspondant inconnu, qui l’avait invité à le retrouver à son lieu de service.

Il était parti de sa maison à la rencontre de celui qui l’avait appelé, suite à quoi il avait été interpellé et conduit dans les locaux de la police. Nous disons que le communiqué du gouvernement est un tissu de mensonges, parce que même si par extraordinaire Samuel Wazizi était mort, on l’aurait dit à son avocat lors de l’introduction de sa procédure en liberté provisoire que la personne dont la liberté était demandée n’était plus en vie. Nous ne sommes donc pas d’accord avec ce qui a été dit dans le communiqué du ministère de la Défense».

Dans un communiqué que Kalara publie en intégralité ci-dessous. Reporters sans frontières dénonce «le simulacre d’explications» données par le communicateur du Mindef autour de la mort du présentateur de Cmtv. L’ONG maintient que le journaliste a subi des sévices pendant sa détention : «RSF a pu consulter plusieurs photos du journaliste prises à Yaoundé le 13 août 2019. Il y présente de nombreuses blessures et inflammations au niveau d’un pied, d’une main et d’une épaule qui permettent légitimement de soupçonner des actes de torture infligés dans les jours précédents», lit-on. Comme plusieurs autres acteurs, RSF demande l’ouverture d’une enquête indépendante avec autopsie sur les restes de M. Wazizi.

Manifestations pacifiques

«Si Wazizi est mort de cette manière, personne d’autre ne doit mourir ainsi… C’est pourquoi on veut que tous ceux qui sont responsables  » rendent des comptes. La famille ne veut pas qu’on lâche le dossier. Donc, à partir de mardi on va déposer une requête formelle pour demander une enquête indépendante pour connaître les causes de sa mort», dit l’avocat du défunt. Ce même mardi, le Snjc programme des manifestations pacifiques dans les régions du pays. Par la voix de son secrétaire général, le syndicat a annoncé une série de mesures visant à pousser le gouvernement à faire la lumière sur le cas Wazizi.

Il est en effet attendu que le Mindef apporte plus de clarifications que ce qu’il nomme «exploitation opérationnelle» par des militaires du 21 è BIM. Que le gouvernement explique sur quelle base des militaires totalement étrangers aux enquêtes judiciaires avaient pu récupérer le journaliste entre les mains de la police. Qu’il soit apporté des preuves de l’annonce du décès à la famille du disparu ainsi que les prétendus contacts étroits qu’il aurait gardés avec ses proches, alors que des démarches judiciaires étaient en cours pour mettre un terme à sa détention sécrète, selon ses avocats et sa famille. Que l’origine réelle de sa mort soit révélée, etc.

Rappelons que ce n’est pas la première fois que le Mindef se réfugie derrière la guerre pour justifier les abus de certains de ses hommes sur les civils, le dernier exemple en date étant ses sorties controversées sur le massacre de NgarBuh, finalement contredites . par les conclusions d’une enquête déclenchée sous la pression de la communauté internationale.

D’ailleurs, dans le communiqué du 5 juin dernier, le porte-parole de l’Armée se plaint des manœuvres de «diabolisation des Forces de défense et de sécurité», en accusant certains médias et ONG de vouloir «démoraliser, voire démobiliser» l’Armée dans la conduite des missions de protection du pays. II reste à savoir si cette parade va continuer à résister devant la mobilisation de ceux qui attendent que toute la lumière soit faîte sur le cas de Wazizi.

Source: Kalara

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