Pendant que les routes s’effondrent, que les hôpitaux manquent du minimum, que les universités produisent des diplômés sans débouchés et que les jeunes fuient le pays ou survivent dans l’informel, une autre industrie prospère tranquillement au Cameroun : celle des séminaires, ateliers, forums, fora, retraites administratives et autres “cadres de concertation”.
Une industrie parasitaire
Chaque semaine, un ministère, une direction générale, une agence publique ou un projet financé sur fonds publics convoque un “atelier de renforcement des capacités” dans un hôtel huppé de Yaoundé, Douala ou Kribi. On loue la salle de fête, on imprime des kakemonos géants, on commande des blocs-notes inutiles, on mobilise des services traiteurs, on réserve des chambres, on affrète des véhicules administratifs, on distribue des perdiems et parfois même, discrètement, on organise les prolongations nocturnes dans les bars et boîtes de nuit.
Et tout cela pour quoi ?
Pour écouter pendant trois jours des fonctionnaires lire des PowerPoint sans substance devant des participants absents intellectuellement mais présents pour signer la feuille de présence et toucher leur enveloppe.
Le Cameroun est devenu un pays où l’administration travaille moins qu’elle ne “atelierise”.
On ne réforme plus : on “tient un séminaire”.
On ne produit plus : on “évalue”.
On ne décide plus : on “met en place un cadre de réflexion”.
On ne résout plus les problèmes : on les recycle dans des forums interminables.
Le plus scandaleux est que cette mécanique absorbe des milliards sans produire le moindre impact mesurable.
Où sont les résultats des centaines d’ateliers sur :
- la gouvernance publique ?
- la modernisation administrative ?
- l’employabilité des jeunes ?
- la décentralisation ?
- la lutte contre la corruption ?
- la transformation numérique ?
- la compétitivité économique ?
Le citoyen ne voit rien. Absolument rien.
Les administrations restent lentes, opaques et inefficaces.
Les mêmes dysfonctionnements persistent année après année.
Les mêmes experts tournent dans les mêmes hôtels pour répéter les mêmes banalités devant les mêmes responsables.
Le séminaire est devenu un mode de consommation budgétaire.
Il faut dépenser avant la clôture de l’exercice. Alors on invente un atelier. Il faut justifier une ligne de financement. Alors on crée un forum. Il faut distribuer des avantages sans les appeler salaires parallèles. Alors on convoque une session de “renforcement des capacités”.
Cette bureaucratie festive est une insulte à un peuple qui peine à survivre.
Dans un pays sérieux, chaque dépense publique devrait être reliée à un objectif concret, vérifiable et évaluable. Au Cameroun, la priorité semble être ailleurs : faire tourner l’écosystème des privilèges administratifs. Hôtels, traiteurs, imprimeurs, transporteurs, fournisseurs divers : toute une économie artificielle vit autour de la conférence inutile.
Le drame est aussi culturel. L’administration camerounaise a développé une addiction au cérémonial. Tout doit devenir événement. Il faut les discours d’ouverture, les photos officielles, les banderoles, les pauses-café interminables, les motions de soutien déguisées, les recommandations finales qui finissent oubliées dans des tiroirs.
Pendant ce temps, les vrais problèmes attendent.
Les enseignants attendent.
Les agriculteurs attendent.
Les PME attendent.
Les chercheurs attendent.
Les hôpitaux attendent.
Les routes attendent.
Mais les ateliers, eux, n’attendent jamais.
Le plus inquiétant est que cette dérive est désormais normalisée. Personne ne demande de comptes. Aucun ministère ne publie un audit sérieux démontrant l’impact réel de ces dépenses. Aucun responsable ne peut expliquer en quoi dix séminaires successifs ont amélioré la performance de son administration.
Parce que souvent, le véritable objectif n’est pas le travail. Le véritable objectif, c’est la dépense elle-même.
Le Cameroun n’a pas besoin de davantage de forums.
Le Cameroun a besoin de résultats.
Il ne manque pas de diagnostics. Il étouffe sous les diagnostics.
Il ne manque pas de recommandations. Il croule sous les recommandations.
Il manque d’exécution, de rigueur, de discipline budgétaire et de culture du résultat.
À force de transformer l’État en agence événementielle, le pays avance sans avancer. On réunit, on débat, on évalue, on recommande… puis on recommence.
Toujours dans le même hôtel.
Toujours avec les mêmes visages.
Toujours aux frais du contribuable.
Armel Mbatchou
Journaliste engagé | Analyste politique | Chroniqueur

