Le cinéaste et intellectuel camerounais Jean-Pierre Bekolo a vivement critiqué l’adoption récente de la réforme constitutionnelle instaurant un poste de vice-président, dénonçant une décision qu’il qualifie de « vide de légitimité » et de « rupture avec l’esprit démocratique ».
Dans une tribune au ton particulièrement virulent, largement relayée sur les réseaux sociaux, l’auteur accuse les députés ayant voté le texte d’avoir posé un acte politique lourd de conséquences. Selon lui, la création de cette fonction, désormais au cœur du dispositif de succession présidentielle, ne répond pas aux exigences de souveraineté populaire.
Jean-Pierre Bekolo estime que la réforme, adoptée à la veille des célébrations pascales, dépasse le simple cadre juridique pour s’inscrire dans une séquence politique symbolique. Il y voit une contradiction entre les valeurs invoquées dans le débat public et la portée réelle de la décision prise par le Parlement réuni en congrès.
Lire la tribune de Jean-Pierre Bekolo :
« LE VICE-PRÉSIDENT EST MORT !
Chers députés, vous les 200 qui avez voté pour ce texte, et tous ceux qui ont organisé ce “canular” sachez que vous avez tué le vice-président.
Un crime commis en direct à la télévision, en cette veille de Pâques.
En temps normal, vous ne seriez pas rentrés chez vous, vous auriez été arrêtés dans la rue. Mais grâce aux Camerounais qui n’ont plus que du mépris pour vous, ils vous ont laissé rentrer chez vous. Dites-leur merci de pouvoir passer cette nuit de Pâques en famille. Mais sachez que cette retenue — si c’en est une — s’arrête à la porte de vos maisons.
Parce que, une fois rentrés, vous ne pourrez pas regarder votre femme, votre mari, dans les yeux. Encore moins vos enfants. Parce qu’eux savent.
Ils savent ce que vous êtes allés faire là-bas. Ils savent que non seulement vous avez pris ce qui ne vous appartient plus, mais surtout que vous êtes en train de voler.
Et dans ce regard qu’ils poseront sur vous à la maison ce soir, il n’y aura pas de discours possible, il n’y aura rien à dire… Si peut-être une chose, une vérité simple : vous êtes indignes. Car si vous n’avez plus de dignité, eux ne seront pas indifférents — ils voudront pouvoir être fiers. La seule chose que vous auriez pu leur laisser en héritage
Le repas que vous prendrez ce soir — si vous avez encore de l’appétit — portera ce poids. Car il sera froid. S’il est le fruit de ce pour quoi vous vous êtes compromis ainsi, alors il n’aura plus de goût. Et autour de la table, personne n’aura réellement envie de le partager… Car vous avez tourné le dos à l’esprit de partage… Vous mangerez seuls ce soir même si eux font semblant.
Car ce qui vient d’un acte sans légitimité, qui fait tomber votre pays, notre pays, dans les fosses sceptiques de toute considération, devient bien évidemment difficile à avaler.
Plus tard, dans l’intimité de votre lit, vous ne pourrez pas bander et encore moins jouir. Jouir de ce vote castrateur d’une République de 30 millions d’hommes et de femmes qui ne demandent qu’à vivre. Et que beaucoup ont servi dans l’espoir que nous, Camerounais, soyons des Africains qui marchent la tête haute.
Puis viendra la nuit.
Le sommeil, si vous le trouvez, ne sera pas un refuge, peu importe la quantité d’alcool que vous aurez ingurgitée. Car il y a des moments où l’histoire elle-même s’invite dans les consciences. Et elle sera là ce soir. Vous avez voté un vice-président qui n’existera jamais. Un vice-président mort-né.
Les hiboux sur votre toiture seront nombreux et feront du bruit en cette nuit de Pâques. Mais ils porteront autre chose : un rappel.
Celui de tous ceux qui, avant vous, ont donné leur vie pour que ce pays existe et que vous puissiez être députés. Ceux qui ont cru, à un moment de notre histoire, que la souveraineté appartenait au peuple. Ceux qui n’imaginaient pas qu’un jour, elle pourrait être ainsi travestie , pour des intérêts égoïstes.
Et en cette veille de Pâques, ce moment n’est pas neutre.
Pâques parle de résurrection, de vérité, de passage. Pas de maintien artificiel. Pas de pouvoir conservé à tout prix, y compris du sang des enfants de ce pays.
Demain, certains d’entre vous iront à la messe. Ils prendront la communion. Peut-être sans se confesser. Vous n’aurez pas eu le temps.
Et dans ce geste, il y aura une contradiction profonde : celle de demander une bénédiction après avoir posé un acte qui retire au peuple ce qui lui appartient et risque fort de condamner ce pays à la destruction.
Vous allez tendre la main pour recevoir le corps du Christ. Mais cette main-là a voté pour un cadavre politique. Alors à qui demandez-vous pardon ? Et pour quoi ?
Même le Pape que vous faites venir n’y pourra rien.
Car aucune bénédiction ne peut remplacer la légitimité. Aucune cérémonie ne peut effacer un acte politique. Aucune messe ne peut ressusciter ce que vous avez tué.
Ce que vous avez fait aujourd’hui n’est pas simplement une loi. C’est un geste qui vous engage au-delà du moment. Un geste qui vous suit chez vous. Dans vos familles. Dans votre sommeil. Et dans l’histoire.
Vous avez voulu un vice-président pour vous assurer une place au soleil — mais cette place sera en enfer. Vous n’avez fabriqué qu’un fantôme. Vous avez voulu donner à Paul Biya un successeur illégitime.. pour des miettes. Mais vous avez installé un vide.
Sachez que ce poste de vice-président restera vacant. Comme celui du président, que vous refusez de déclarer vacant. Comme votre propre poste de député, que vous occupez sans mandat valide. Comme le remaniement qui ne vient pas.
Vous êtes dans une cascade de vacances.
Dans le vide.
Vous n’avez pas créé un poste.
Vous avez creusé un trou dans la légitimité du Cameroun.
Vous avez voulu un vice-président.
Vous avez eu un crime.
Vous avez voulu la légitimité.
Vous avez eu la nuit.
Vous avez pensé pouvoir tranquillement rentrer chez vous.
Mais pour ce crime-là, il n’y a pas de retour possible.
Le vice-président est mort !
Vous avez tué le vice-président !
Parce qu’il n’y aura jamais de vice-président au Cameroun qui sera président ».

