Le cinéaste et intellectuel camerounais Jean-Pierre Bekolo a livré une analyse critique de la scène politique nationale, évoquant l’émergence d’un “syndrome Tchiroma”, qu’il présente comme le symptôme d’une crise éthique plus profonde au Cameroun.
Dans un texte largement relayé, Bekolo revient sur la récente prise de position de Calixte Beyala, qui a publiquement reconnu s’être trompée dans son appréciation de Issa Tchiroma Bakary. Pour l’auteur, cet aveu dépasse le simple cadre individuel et invite à une réflexion collective sur les choix politiques et leurs fondements.
Selon lui, le problème ne réside pas uniquement dans l’erreur de jugement, mais dans ce qu’elle révèle : une tendance à privilégier l’efficacité immédiate au détriment de la cohérence et de la vérité. “Ce n’est pas une erreur d’analyse, c’est une abdication éthique”, estime-t-il, dénonçant une culture politique où l’opportunisme tend à s’imposer comme norme.
Lire la tribune de Jean Pierre Bekolo :
« LE SYNDROME TCHIROMA
L’aveu de Calixte Beyala, reconnaissant publiquement son erreur de jugement concernant Issa Tchiroma Bakary, dépasse largement le cadre d’un simple moment médiatique. Il constitue un acte rare d’honnêteté intellectuelle dans un espace public saturé de certitudes fragiles et de postures opportunistes. Cet aveu nous met face à une exigence : celle de l’introspection collective.
Car il ne s’agit pas seulement de reconnaître que l’on s’est trompé. Comme on dit chez nous ne regarde pas là où tu es tombé, regarde l’endroit où tu as trébuché. Il s’agit donc de comprendre où et pourquoi nous avons trébuché.
Revenir au point de trébuchement, c’est revisiter des séquences politiques précises — notamment celle de l’affrontement Bello–Tchiroma. C’est ici que se situe la faillite morale.
Car choisir quelqu’un dont on sait qu’il manipule le langage, qu’il adapte ses positions au gré des circonstances, ce n’est pas une erreur d’analyse. C’est une abdication éthique. C’est accepter que la vérité devienne secondaire. C’est, au fond, valider une certaine idée du pouvoir : celle où tout est permis, pourvu que cela serve un objectif immédiat.
Et c’est là que commence ce que l’on peut appeler le syndrome Tchiroma.
Car il ne s’agit pas d’une erreur d’appréciation. Il s’agit d’un choix assumé : celui de privilégier l’efficacité supposée sur la cohérence, la ruse sur la vérité, le calcul sur l’éthique.
Beaucoup n’ont pas été dupes. Ils savaient. Ils avaient vu à l’œuvre cette plasticité intellectuelle, cette capacité à épouser toutes les positions. Et pourtant, ils ont choisi d’y croire — ou plutôt, de faire semblant d’y croire.
C’est cela, la véritable rupture : non pas avec le système, mais avec soi-même.
Mais qu’on ne se méprenne pas.
Cette analyse ne donne en aucun cas raison à ceux qui ont soutenu la candidature fantomatique de Paul Biya. Bien au contraire. Tout porte à croire aujourd’hui que cette séquence relevait d’un dispositif de nature quasi monarchique, visant à organiser une transmission du pouvoir au sein d’un cercle restreint, sous couvert d’un simulacre démocratique.
Et le paradoxe est total : si tel était le projet, rien n’empêchait le fils pressenti à la vice-présidence de se présenter ouvertement, de faire campagne, de se confronter au suffrage populaire — et, pourquoi pas, de gagner.
Ce double jeu révèle une chose : le problème n’est pas seulement dans les hommes, mais dans la structure même du jeu politique, devenue un espace de manipulation où la visibilité cache l’essentiel.
Pris entre ces deux pôles — l’opportunisme assumé et l’opacité stratégique — une partie de la société a choisi une troisième voie: le cynisme.
Soigner le mal par le mal.
Mais ce calcul est une impasse.
Dans cette mécanique, peu importe la cohérence, peu importe la morale, peu importe la vérité. Ce qui compte, c’est l’efficacité immédiate, la capacité supposée à perturber un ordre établi. Mais ce calcul est un piège. Car en normalisant l’incohérence, on institutionnalise le mensonge. En tolérant l’opportunisme, on fabrique une culture politique sans colonne vertébrale.
Ce cynisme est aussi perceptible dans ce qu’on appelle désormais l’affaire du « fils-ainé » où l’idée d’une succession dynastique a cessé d’être le problème, comme avec Tchiroma les camerounais sont séduits par le « meilleur diable ». Le syndrome Tchiroma est entrain de faire des petits.
Ce glissement n’est pas spontané. Il est le produit d’un environnement politique façonné par des décennies de pouvoir sous Paul Biya. Un environnement où la confusion est entretenue, où les repères sont brouillés, où l’intégrité devient suspecte.
Dans un tel contexte, une question essentielle surgit : comment rester honnête dans un système qui récompense la duplicité ?
La tentation est grande de céder. De devenir réactionnaire. De répondre à la brutalité par la brutalité, à la manipulation par la manipulation. Mais céder à cette logique, c’est achever ce que le système a commencé : la destruction du socle moral collectif.
Il existe pourtant une ligne de résistance. Elle est simple, mais exigeante : rester humain.
Cette exigence n’est pas abstraite. Elle implique : Refuser la réaction systématique : ne pas se définir uniquement en opposition au pouvoir, mais construire une éthique autonome. Préserver l’avenir : agir en pensant à ceux qui viendront après nous, à ces enfants qui hériteront de nos choix. Maintenir une conscience morale : même dans un environnement dégradé.
Lors de sa visite au Cameroun, le Pape avait, au-delà du religieux, porté un message fondamental : ne pas céder à la déshumanisation. Cette idée rejoint, d’une autre manière, la réflexion de Achille Mbembe sur l’« ensauvagement » des sociétés contemporaines.
Le véritable défi est là : ne pas devenir ce que le système attend que nous devenions.
Le Cameroun semble aujourd’hui arrivé à un point de tension extrême. Le temps politique, longtemps étiré, a atteint les limites de son élasticité. Le régime, dans une forme d’inconscience, produit les conditions de sa propre désagrégation — mais entraîne avec lui l’ensemble de la société.
Dans ce contexte, continuer comme avant n’est plus une option.
Le discours religieux, porteur d’espoir à certains moments, ne suffit plus. Il doit désormais être relayé par un discours politique structuré, capable de proposer une vision, une éthique, une direction.
L’aveu de Calixte Beyala ouvre une brèche. Il montre qu’il est possible de reconnaître ses erreurs. Mais il pose aussi une question plus dérangeante :
En quoi croyons-nous vraiment ?
Car le véritable problème n’est pas seulement de s’être trompé. Mais plutôt de ne plus croire en rien.
Dans un présent que beaucoup perçoivent comme agonisant, vivre sans conviction ne détruit pas seulement l’instant. Cela compromet définitivement l’avenir. Ceux qui ont soutenu Tchiroma pourront dire : nous avons cru, nous nous sommes trompés.
Mais ceux qui ne croient en rien — que diront-ils ?
Le syndrome Tchiroma n’est pas seulement une erreur politique. C’est un révélateur. Il met à nu une crise plus profonde : celle d’une société qui hésite entre lucidité et cynisme, entre responsabilité et abandon.
Et c’est de la réponse que chacun va donner à cette hésitation que dépend, aujourd’hui, le destin du Cameroun ».

