Une entreprise camerounaise qui recrute des hommes camerounais dans l’armée russe a été sanctionnée. Enangue Holdings, propriété de Michel Ateba, Camerounais d’origine et basé à Paris, figure parmi les 35 personnes et entités sanctionnées par le ministère britannique des Affaires étrangères pour « recrutement de migrants vulnérables afin de combattre pour la Russie contre l’Ukraine et de produire des drones destinés au conflit », a rapporté Reuters le 5 mai 2026.
Ateba (de son nom complet Michel Guy France Awana Ateba) a ouvertement promu le programme Alabuga Start par le biais de sa société Enangue Holdings et a déclaré que le gouvernement camerounais soutenait sa promotion de ce programme qui vise à recruter de jeunes filles pour des échanges éducatifs en Russie. Or, il est allégué que ces jeunes filles finissent par produire des drones pour la Russie, ce qui en fait des cibles légitimes pour l’Ukraine.
Les tentatives pour joindre Ateba via sa société sont restées vaines, car il n’a pas répondu aux demandes d’interview. Cependant, Cameroon News Agency a obtenu la liste des entreprises et des personnes sanctionnées par le Royaume-Uni, dans laquelle le nom de Michel Ateba figure en quatrième position. Les motifs des sanctions imposées à M. Guy France Awana ATEBA et à sa société Enangue Holdings sont les suivants :
« Le secrétaire d’État estime qu’il existe des motifs raisonnables de soupçonner que M. Guy France Awana ATEBA est une personne impliquée au sens du règlement de 2019 relatif à la Russie (sanctions) (sortie de l’UE), pour les raisons suivantes : il est ou a été impliqué dans la déstabilisation de l’Ukraine ou dans l’atteinte à l’intégrité territoriale, à la souveraineté ou à l’indépendance de l’Ukraine, en apportant son soutien à des actions déstabilisatrices ou susceptibles de porter atteinte à son intégrité territoriale ou à son indépendance, ou en les promouvant. »
Le communiqué précise qu’« en tant que directeur général d’Enangue Holdings, société de droit français mais dont le siège social est situé au Cameroun, il a participé au recrutement de ressortissants étrangers, principalement camerounais, pour intégrer le programme Alabuga Start. Ce programme, basé en Russie, recourt à des pratiques trompeuses pour embaucher des personnes, souvent issues de milieux précaires, afin de travailler dans la zone économique spéciale d’Alabuga, en République du Tatarstan. Ces personnes participent à la production de drones militaires au sein de cette zone, lesquels sont ensuite déployés comme véhicules d’attaque et de reconnaissance en Ukraine ».
Le 28 février 2026, Cameroon News Agency a fait état de la mort de 95 Camerounais tombés au combat pour la Russie en Ukraine. Avant la publication de cette liste par une équipe franco-suisse de journalistes d’investigation, Cameroon News Agency avait déjà couvert ces décès. À ce jour, nos investigations ont permis d’identifier cinq Camerounais morts au combat pour la Russie et dont les familles ont été contactées par nos journalistes.
Des entreprises comme Enangue Holdings et plusieurs autres facilitent le recrutement de Camerounais, désespérés de trouver du travail, pour rejoindre l’armée russe. On leur promet souvent des salaires élevés, voire la nationalité russe, à l’issue de leurs contrats de mercenaires au service de la Russie. Malheureusement, la plupart d’entre eux meurent quelques mois après leur arrivée sur le front ukrainien, selon un rapport d’INPACT, l’équipe franco-suisse de journalistes.
Les sanctions imposées aux recruteurs par les autorités britanniques visent à dissuader le recrutement d’étrangers dans l’armée russe et, espérons-le, à l’affaiblir.
« Les personnes recrutées, originaires pour la plupart du Cameroun, sont affectées à la production de drones dans une usine située à 800 km à l’est de Moscou, en République du Tatarstan », a rapporté Reuters, citant le ministère britannique des Affaires étrangères. Nous nous sommes entretenus avec Dibussi Tande, écrivain et politologue camerounais, une voix respectée sur les questions camerounaises contemporaines, qui estime que « si les sanctions peuvent avoir un effet dissuasif initial, je ne crois pas que nous assisterons à un changement fondamental de la situation sur le terrain ».
Tande a déclaré : « Malgré les morts tragiques et largement médiatisées de nombreux Camerounais sur le front ukrainien et les preuves croissantes de pratiques de recrutement trompeuses dans les médias, beaucoup de Camerounais restent suffisamment désespérés pour tenter leur chance, quels que soient les risques. »
Bien que la Russie ait souvent été accusée de recrutement « trompeur », nos reportages à Cameroon News Agency, ainsi que les réactions suscitées par nos articles sur la guerre russo-ukrainienne et les Camerounais, indiquent que beaucoup de Camerounais sont conscients de ce à quoi ils s’engagent.
Nous avons tenté à plusieurs reprises de joindre l’ambassade de Russie pour obtenir des commentaires, en envoyant des courriels et en les appelant. Un fonctionnaire a répondu au téléphone et a accusé réception de notre courriel, mais n’a jamais répondu à nos questions concernant la connaissance par la Russie du recrutement de Camerounais dans son armée.
Yaoundé et Moscou entretiennent des relations cordiales et ont signé un accord de coopération militaire le 12 avril 2022, quelques semaines seulement après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Bien que l’accord de coopération militaire ait été conclu pour cinq ans (et expire donc le 12 avril 2026), Moscou et Yaoundé entretiennent toujours des relations cordiales, et l’accord pourrait être prolongé. En effet, le régime de Biya poursuit sa guerre dans les régions anglophones, une guerre qui a été davantage condamnée par les gouvernements occidentaux que par la Russie.
Reste à savoir si les sanctions imposées par les autorités britanniques dissuaderont les recruteurs camerounais d’enrôler leurs compatriotes dans l’armée russe. Mais Dibussi Tande, l’analyste politique cité précédemment, explique ensuite :
« Il faut aussi s’intéresser aux recruteurs. Une société comme Enangue Holdings est dûment enregistrée et opère au grand jour, mais elle fait figure d’exception. La plupart de ces recruteurs appartiennent à des réseaux clandestins et opaques, extrêmement difficiles à tracer et à tenir pour responsables. Ces agences pourraient désormais se cacher encore davantage pour éviter les regards indiscrets, mais leurs activités ne cesseront pas. Tant que l’attrait d’une manne financière en Russie persistera, les gens continueront de chercher des voies alternatives pour rejoindre Moscou. »

