Alors que la Russie poursuit le développement de son industrie de guerre suite au déclenchement du conflit russo-ukrainien, l’attention se porte de plus en plus sur le recrutement de jeunes femmes africaines, notamment camerounaises, dans le cadre d’un programme industriel controversé au sein de la zone économique spéciale d’Alabuga, dans la région russe du Tatarstan.
Présenté comme une opportunité de formation et d’emploi pour les femmes âgées de 18 à 22 ans, le programme « Alabuga Start » aurait attiré des centaines de recrues africaines pour travailler dans des installations liées à la production de drones militaires. Cependant, ce programme soulève désormais de sérieuses questions au Cameroun, suite aux affirmations du PDG d’Enangue Holding selon lesquelles le ministère camerounais des Affaires étrangères était au courant de l’initiative et la soutenait, malgré les informations faisant état de frappes de drones ukrainiens dans la zone et de risques de racisme, de coercition et de conditions de travail dangereuses pour les participantes.
Les tentatives de CNA pour obtenir des éclaircissements auprès du ministère des Affaires étrangères concernant la connaissance et l’implication du Cameroun dans le programme d’Alabuga se sont heurtées à des obstacles bureaucratiques. Quant à Enangue Holdings, ses demandes d’éclaircissements sont restées sans réponse. Les courriels sont restés sans réponse. Cependant, une recherche sur la page Facebook de l’entreprise a révélé la présence de jeunes filles, dont certaines originaires d’Afrique, participant apparemment à divers événements sociaux – aucune ne semblant travailler dans une usine de drones.
En août 2025, CNA a identifié deux Camerounaises qui se rendaient alors en Russie. Nous avons cherché à savoir si elles partaient étudier et si elles connaissaient le programme Alabuga, mais elles se sont montrées réticentes à nous parler.
Le journaliste et commentateur camerounais Franklin Sone Bayen estime que « ceux qui sont enrôlés de force pour le service militaire au nom de la Russie s’engagent à titre personnel ». Bayen affirme en outre qu’« aucune information ne suggère que des citoyens libres soient capturés par les autorités russes et envoyés de force au front. Il pourrait s’agir du cas de prisonniers dans les prisons russes, à qui l’on promet la liberté à leur retour du champ de bataille. Même si cela n’a pas d’implications juridiques, cela a certainement des implications morales et éthiques. Défendre la patrie est un appel lancé aux citoyens, et non à des étrangers exploités en raison de leur précarité socio-économique, comme cela pourrait être le cas de Camerounais enrôlés de force pour combattre pour la Russie ».
Alors que CNA a été pionnière dans la couverture des tactiques de recrutement russes au Cameroun, nos reportages ont incité d’autres rédactions à s’intéresser à l’implication russe au Cameroun, notamment au recrutement de Camerounais – l’un des plus importants réseaux de ce type en Afrique. Le 20 avril, notre rédaction sœur, MMI News, a rapporté qu’« une famille camerounaise est à la recherche de réponses après la disparition d’un homme de 33 ans parti en Russie pour travailler comme soldat. On est sans nouvelles de lui depuis plus de neuf mois.
Omar Moluh Ndam a quitté le Cameroun en février 2025, selon son épouse, qui affirme que son départ était une décision personnelle. Il aurait rejoint d’autres recrues étrangères travaillant aux côtés des forces russes, bien que la nature exacte de son déploiement reste floue. »
Alors que les Russes profitent de la précarité économique des Camerounais, Bayen soutient que la responsabilité de cette situation incombe en premier lieu au régime de Biya :
« De manière générale, comme pour la conscription, l’engagement dans l’armée ou tout autre service militaire est une décision personnelle », explique Bayen. Il précise ensuite que « les Camerounais voyagent à travers le monde pour trouver du travail. Il pourrait être de la responsabilité morale du gouvernement camerounais de conseiller ses citoyens sur les précautions à prendre, s’il est au courant de la situation, comme dans le cas d’Alabuga. Cette responsabilité pourrait être accrue face à un emploi aussi risqué. »
Le recrutement de soldats russes au Cameroun est une question complexe, car ceux qui s’engagent pour combattre pour la Russie le font davantage par appât du gain que par conviction idéologique. Ceci expliquerait également la présence de Camerounais rejoignant l’armée ukrainienne pour combattre les Russes – là encore, uniquement pour des raisons financières. Ainsi, des Camerounais qui ne se connaissent pas peuvent se retrouver à combattre d’autres Camerounais sur le front, du côté russe ou ukrainien.
Au moment de la rédaction de cet article, je me suis entretenu avec un haut responsable de la sécurité du quartier général de la police nationale camerounaise, qui se trouvait en Europe pour affaires. Souhaitant garder l’anonymat, il m’a confié avoir rencontré, lors d’une escale à Paris, deux Camerounais qui venaient de quitter l’armée ukrainienne à la fin de leur contrat et qui se réinséraient dans la vie civile.
Le programme russe d’Alabuga, qui cible les jeunes filles camerounaises, ne prendra fin que lorsque d’autres victimes commenceront à témoigner et lorsque le gouvernement camerounais, au lieu de collaborer avec les Russes, fera preuve de plus de transparence.
« Un gouvernement soucieux du bien-être de ses citoyens peut établir des garanties et des règles de coopération avec les gouvernements étrangers », affirme Sone Bayen.
« Certains gouvernements veillent aux intérêts de leurs citoyens. Le gouvernement camerounais n’a guère manifesté d’intérêt pour le bien-être de ses citoyens voyageant en terrain dangereux, exposés à des risques et soumis à des traitements inhumains à l’étranger. Bien que le gouvernement camerounais n’ait pas communiqué sur le service de ses ressortissants au front pour la Russie, l’ambassade de Russie au Cameroun a récemment fait état de 16 Camerounais tués au combat. Ce nombre est bien inférieur à la centaine de Camerounais morts au combat pour la Russie, mais le simple fait que la Russie ait informé le gouvernement camerounais de leur sort montre qu’elle reconnaît la responsabilité morale de ce dernier envers ses citoyens. »
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*Cet article a été publié en premier sur CNA et traduit en français par la rédaction de Cameroun Actuel

