Le mois d’octobre 82 ne nous avait pas préparés à la chute du ciel sur les têtes camerounaises. L’actualité était plutôt internationale avec la réconciliation entre Hussein de Jordanie et Yasser Arafat à Amman. Le 1er octobre 82 : démission de Helmut Schmidt. Helmut Kohl devient chancelier de l’Allemagne de l’Ouest. Le syndicat libre Solidarnosc (Solidarité) est déclaré illégal en Pologne.
Le 04 novembre 82 marque pour les Camerounais, la démission surprise d’Ahmadou Ahidjo de ses fonctions de président de la République unie du Cameroun. Du Palais de l’Unité où le chef de l’Etat d’alors a prononcé le discours qui va passer, causant un grand retard du début du 20h de Radio Cameroun, à la rue en passant par les chaumières où le discours a été suivi et accueilli avec appréhension, de nombreux Camerounais revivent parfois sans la comprendre cette tranche de vie.
Tout commence le jeudi 04 novembre 1982 lorsque le président Ahmadou Ahidjo, près de 24 ans de règne âgé de 58 ans, s’adresse à la nation pour annoncer sa démission pour des raisons de santé. Les populations n’en reviennent pas. C’est bien Ahidjo qui avait proclamé l’indépendance du Cameroun, le 1er janvier 1960.
Dans son discours de circonstance, Ahidjo présente son dauphin constitutionnel alors premier ministre Paul Biya comme successeur. Il exhorte tous les Camerounais à lui apporter le soutien nécessaire à l’accomplissement de sa mission. Le 4 novembre 2022 cela fait exactement 40 ans que Ahidjo est parti. 40 ans que Paul Biya est installé à la magistrature suprême. Un bail !
« Il reste beaucoup à faire dans la grande et longue œuvre de construction de notre cher et beau pays, nous avons ensemble accompli après l’indépendance, la Réunification et rUnification, des progrès considérables dans tous les domaines. Notre pays dispose dfatouts importants. L’unité nationale consolidée, des ressources nombreuses, variées et complémentaires, une économie en expansion continue, des finances saines, une justice sociale en amélioration, une population laborieuse et une jeunesse dynamique, de solides et fructueuses relations d’amitié et de coopération en Afrique et dans le monde », dira t’ex président.
« Je vous exhorte à demeurer un peuple uni, patriote, travailleur, digne et respecté. Je prie Dieu Tout-puissant afin qu’il continue à assurer au peuple camerounais la protection et l’aide nécessaires à son développement dans la paix, l’unité et la Justice.»
Les fleurs ont-elles tenues la promesse des plantes ?
Le regretté Samuel Eboua évoque le départ du pouvoir dans «une décennie avec le président Ahidjo» : des sanglots fusent de part et d’autre. Même les personnes les plus expérimentées et les plus sérieuses ne S’abstiennent pas d’écraser une larme. Présageaient-elles un futur flou pour le Cameroun ? Peut-être… Mais leurs larmes et supplications n’empêchèrent point Ahidjo de s’en aller, bien que son entrée-dans- l’avion a nécessité « les solides épaules des gorilles pour lui frayer un passage».
Lorsque du haut de la passerelle, Ahidjo se tourne vers la foule pour la saluer, des gens en pleurs tendent les bras vers le ciel, ils portent l’émotion. C’est avec la tête des orphelins que des Camerounais massés à l’aéroport le quittent « comme lors d’un enterrement»… Depuis, Paul Biya est bien en place, malgré les gros tangages du bateau. « Ne dure pas au pouvoir qui veut mais qui peut » est sa citation majeure, au grand dam de ceux qui scrutent l’horizon depuis un peu plus de 20 ans que le pouvoir politique déjoue tous les pronostics.
Peter Henry Barlerin l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun avait révélé il y a 5 ans qu’il avait demandé à Biya de penser à la manière dont il souhaiterait que le Cameroun se souvienne de lui. Barlerin avait ajouté qu’il « proposait que George Washington et Nelson Mandela servent de modèles » à Biya. Mais entre déséquilibre généralisé du territoire, revendications régionales localisées et contrôle politique des « révolutions passives ; le Cameroun est devenu un État stationnaire, pris dans le vertige de son « équilibre paradoxal ».
Comme un patient dans le coma dont il est possible de prévoir la fin ou le retour à la vie, « le Cameroun anticipe tous les projets qui le feront sortir de l’ornière de l’immobilisme et construit avec une force létale toutes les conditions pour que ses projets ne se réalisent pas ou que par bribes contradictoires.
« Le Cameroun, c’est le Cameroun » est une curieuse exceptionnalité à laquelle semblaient se résigner les habitants d’un pays désormais énoncé à la façon d’une énigme dont le déchiffrement concerne davantage les médias et les politiques publiques internationales que le monde académique.
« En effet, si ce pays d’Afrique centrale fut l’un des plus étudiés par les sciences sociales africanistes entre les années 1970 et 1990, sa relative stabilité politique, la permanence de son agonie et le caractère anomique de sa vie sociale et économique ont toutefois bridé un renouveau de la pensée politique, sociale et économique au cours de la dernière décennie.
« Dans la rue, les supporteurs et les alliés du président actuel répètent en chœur que l’« on ne change pas le changement » soulignant ainsi que le « Renouveau », qui était le mot d’ordre du président Biya à son arrivée au pouvoir en 1982, ne peut être infléchi. La confiscation et le verrouillage de la vie publique par un système d’une grande complexité ne laisse pas de place à une analyse de poids.
Le malade qu’est devenu notre pays, entre deux conflits sanglants au NoSo et au Septentrion est dans un « État stationnaire ». Comme le dit un intellectuel, « L’État stationnaire est une organisation politique qui produit un système d’allégeances clientélistes dont l’objectif central est la conservation du pouvoir. U met à profit les ressources du pays et celles des partenariats internationaux, mobilise les élites administratives pour nourrir son dessein de perpétuation du pouvoir ».
Au moment où le président Ahidjo démissionnait, l’usure de 25 ans de pouvoir était palpable. Ce qui explique l’accueil favorable d’un « illustre inconnu » qui apparaissait comme la manifestation d’un ras le bol du partant par une population qui aspirait au changement politique. Au vu du parcours quarantenaire que se passera-t-il le lendemain du départ de Biya ? Quelle réaction aura le peuple ? Quel que soit le nouveau venu, rompu aux arcanes politiques ou ‘newcomer’», le printemps du changement a déjà eu lieu…le 6 novembre 1982. Même les « ayopistes » demeureront sceptiques. La prestidigitation a fait long feu…
Par Edouard KINGUE

