Cameroun-Apouh : la mort silencieuse des riverains de Socapalm

Jean Charles Biyo'o Ella
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Depuis près d’une décennie, une crise foncière et sociale oppose la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm) filiale de Socfin aux communautés villageoises installées autour de ses zones d’exploitation. En toile de fond, des accusations récurrentes de dépossession de terres, de pressions sociales et de dégradation des conditions de vie.

Le jour se lève sur Apouh,v illage situé à une vingtaine de kilomètres dela ville d’Édéa, sur la route nationale no 7 qui relie la cité balnéaire de Kribi. Dans la brume d’un matin du mois de mai, Thérèse s’est réveillée et a sitôt enfilé ses bottes et ses haillons et rejoindre sa petite bananeraie. Celle-ci se trouve à 10 kilomètres de chez elle. « Je loue des espaces pour cultiver. C’est tellement loin », explique la dame d’une cinquantaine d’années.

Dans le village de Thérèse, les maisons sont quasiment noyées dans un océan de palmiers qui s’étend à perte de vue. « C’est la Socapalm », dit Thérèse, d’un ton amer. Sur l’autre versant de la route, le regard bute aussi sur la même limite verte, comme une frontière sans clôture. « C’est aussi la Socapalm là-bas, en face », enchérit-elle. Un peu plus loin, au lycée bilingue (français-anglais) de la zone, le vent fait danser les palmes des arbres puis traverse les salles de classe, comme un rappel discret du paysage d’un voisin mal-aimé.

Car les habitants de cette localité accusent la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm) d’expropriation foncière à grande échelle. Filiale du groupe Luxembourgeois Socfin, dont Hubert Fabri détient 54 %, et Vincent Bolloré 39% d’actions, selon  plusieurs sources notamment Wikipédia, le rapport Profondo et  le Business & Human Rights Resource Centre ; la Socapalm exploite plus de 1000 hectares de terre dans la zone d’Apouh depuis l’an 2000. Sa principale activité porte sur la production de l’huile de palme et ses dérivées dans ses six unités de pressage installées dans les régions du centre, du littoral et du Sud du Cameroun. L’industriel excelle aussi dans la culture de l’hévéa avec ses 1 935,96 ha situés dans les zones de Kienke au Sud du Cameroun et Dibombari dans le littoral.

« On n’a plus de vie », dit une autre habitante. « Ils nous ont tout pris, affirme-t-elle. Ici, c’est malheureusement le riz dans toutes les assiettes, comme si nous étions en ville. » Des images tristes qui traduisent une situation devenue, selon l’autorité traditionnelle, difficilement soutenable. Le chef du village d’Apouh, Ditope Lindoume Mercure, magistrat à la retraite, estime que certaines occupations de la Socapalm pourraient dépasser les limites des titres fonciers.

Pour Félicité Ngon Bissou la présidente d’Afrese, une association qui regroupe des dizaines de femmes des villages riverains de l’agro-industrie, la précarité foncière a eu pour corolaire la précarisation économique. Faute de terres suffisantes à cultiver, plusieurs familles survivent dorénavant en ramassant des noix de palme abandonnées dans les plantations pour produire de l’huile artisanale. L’intrusion sur ces parcelles privées n’est pas sans conséquences.  « Le jour où on vous attrape dans la plantation pour vol de noix, si vous ne payez pas sur place, vous faite de la prison », affirme-t-elle.

Des allégations confirmées par plusieurs riverains rencontrés et documentées par des organisations de la société civile. En avril 2023, alors que des communautés du village d’Apouh étaient mobilisées pour contester des campagnes de « replanting » (le renouvellement des plantations) des palmeraies de Socapalm, qu’elles assimilaient à une nouvelle extension déguisée, le chef du village arrivé pour apporter son soutien à sa communauté avait été placé en garde à vue administrative pendant 48 heures à la prison centrale d’Édéa. Le motif invoqué : « refus de concession et insubordination à l’autorité », selon un communiqué publié sur le site officiel de la Socapalm.

Soupçons de pollution et dégradation de l’environnement

Le 5 mars 2026, une réunion interministérielle consacrée à ce conflit foncier s’est tenue à la Primature, à Yaoundé, sous la houlette d’un conseiller spécial du Premier ministre. Si la Socapalm assure que les relations avec les villageois s’améliorent davantage, certains leaders notamment l’association Afrese, et le chef traditionnel d’Apouh contestent cette version.

Toutefois, à la dépossession foncière à laquelle Socapalm reste l’unique accusée des communautés des riverains avec à la clé plusieurs plaintes, s’ajouteraitune dégradation des conditions environnementales toujours selon des riverains. Des allégations abordées et rejetées en bloc par l’industriel dans son rapport de développement durable 2023. « Les eaux usées des huileries sont traitées par un système de lagunage sur tous les sites ». Et d’ajouter : « les effluents déversés dans l’environnement respectent les paramètres légaux et n’ont aucun impact négatif sur l’environnement ». cf P72 :

Au Cameroun, la présence de la Socapalm ne se limite pas à une activité économique. Elle redessine l’organisation sociale des territoires. Premier producteur de l’huile de palme du pays avec plus de 41% de la production nationale et 32000 hectares de plantation sur une concession totale d’un peu plus de 58000, la Socapalm revendique également plus de 8300 emplois directs et indirects. Outre le palmier à huile, elle est aussi présente dans la culture de l’hévéa avec la production du caoutchouc nécessaire dans la fabrication des pneus.

Cependant, dans ses sites de Dibombari, Mbongo, Mbambou, Eseka, Edea et Kienké, qui abritent les six unités de transformation de l’huile de palme, la société affirme structurer profondément la vie locale en employant directement des ouvriers agricoles et en faisant travailler, de manière plus informelle ou saisonnière, des villageois riverains. Elle prend aussi en charge les volets éducation, sanitaire et ludique dans certains cas.

Mais un rapport publié en 2025 par l’ONG Green Development Advocates (GDA), intitulé « Visage sombre de la Socapalm » remet en cause plusieurs aspects entre le géant de l’huile de palme et ses voisins. Le document évoque non seulement des irrégularités dans l’occupation des terres mais aussi des cas de violations des droits de l’Homme.

Recours judiciaires

 Au-delà des terres et des tensions avec les communautés, le dossier Socapalm se joue aussi sur le terrain judicaire au Cameroun comme à l’étranger.

Au Cameroun, le chef du village d’Apouh a saisi le Tribunal administratif du littoral  dans le cadre d’un recours pour excès de pouvoir dirigé contre l’Etat. Concrètement, il conteste cinq titres attribués à la Socapalm  et demande le retranchement de certaines superficies. En juillet 2026, le tribunal s’est déclaré incompétent. Selon la juridiction, la communauté qui ne dispose pas elle-même d’un titre foncier ne pouvait contester l’assiette des droits fonciers de la Socapalm.

Un autre contentieux devant la cour d’appel du littoral avait également été engagé par la communauté.

A l’Etranger notamment en France, plusieurs procédures concernent les relations entre riverains camerounais, socapalm, socfin et les sociétés liées à Bolloré. Dans l’une d’elles, 145 riverains camerounais ont saisi la justice française afin d’obtenir des documents permettant de préparer une éventuelle action en responsabilité pour des préjudices environnementaux.  La procédure est passée par le Tribunal judicaire de Nanterre, puis devant la Cour d’Appel de Versailles.

Le 1er décembre 2022, cette dernière a ordonné à Socfin et Socapalm de communiquer les procès-verbaux de leurs assemblées générales des quartes derniers exercices sous astreint de 2000 euros par jour et par société pendant trois mois. En 2023, Socfin a été condamné à 140.000 euros au titre de l’astreint et la justice a fixé une nouvelle astreinte de 4000 euros par jour. Et en janvier 2025, la cour d’appel de Versailles a déclaré caduque l’appel de Socfin pour des raisons liées aux formalités de notification de la procédure aux riverains camerounais.

Dans ses multiples communications, la Socapalm conteste les allégations des communautés et les conclusions du rapport des ONG à l’instar de GDA et du CED.  Dans une réaction datée d’octobre 2025, elle estime que les critiques contre elle reposent sur des « interprétations erronées ».

A une interview accordée à Notre-Planète à Douala le 28 mai 2026, Germain Jules Kamta le secrétaire général de l’entreprise, fait savoir que ses titres fonciers du village Apouh datent des années 1960. Ce qui est antérieurs selon lui, à l’installation des populations locales, dont les revendications reposeraient donc sur un « malentendu historique ».

Bien plus, selon lui, cela ne se pose pas un problème d’espace vital à Apouh. « Au terme d’un travail cadastral ordonné par le ministère du Cadastre à la demande de la Socapalm, sur les 1500 hectares soumis au bail emphytéotique dans la zone d’Edea, seul 1086 hectares ont été mis en valeur. Et 414 hectares restitués à l’Etat. Et qui dit l’Etat, dit les populations. Sauf que cette zone n’intéresse pas les populations », explique Jules Kamta. D’après lui, la raison est ailleurs : « les populations veulent les parcelles privées de la Socapalm qui se trouvent en bordure de la route nationale pour facilement faire des spéculations immobilières avec des opérateurs privés. Voilà leur vrai problème », affirme-t-il.

Toutefois, derrière Socapalm, c’est toute une chaîne de valeur internationale qui est en jeu. L’huile de palme produite dans ces plantations alimente des marchés européens via des chaînes industrielles globales dans les domaines de l’alimentation transformée, le cosmétique, et les biocarburants.

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