Révision constitutionnelle : Jean De Dieu Momo justifie la vice-présidence au nom du constitutionnalisme moderne

Cameroun Actuel
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La récente réforme constitutionnelle instaurant un poste de vice-président au Cameroun continue de susciter un vif débat, entre critiques sur sa légalité et arguments en faveur d’une adaptation des institutions aux réalités contemporaines.

Dans une analyse publiée à Yaoundé, l’universitaire et homme politique Jean de Dieu Momo défend la pertinence de cette évolution institutionnelle, qu’il inscrit dans une dynamique globale de transformation des systèmes politiques modernes.

Selon lui, les contestations reposent en grande partie sur une lecture jugée rigide du droit constitutionnel. Certains opposants estiment que la réforme pourrait contrevenir aux principes fondamentaux de la Constitution, notamment ceux relatifs à la forme républicaine de l’État. D’autres, en revanche, invoquent la nécessité d’assurer la continuité du pouvoir exécutif, en s’appuyant sur les dispositions garantissant le fonctionnement régulier des institutions.

Pour l’auteur, l’introduction de la vice-présidence s’inscrit dans ce qu’il qualifie d’« amphiconstitutionnalité », un concept décrivant l’hybridation croissante des modèles politiques. Cette approche, explique-t-il, permet de dépasser les classifications classiques des régimes pour privilégier des solutions adaptées aux contextes nationaux.

Lire la tribune de Jean De Dieu Momo ci-dessous :

L’INSTITUTION D’UNE VICE-PRÉSIDENCE AU CAMEROUN : UNE LECTURE À L’AUNE DE L’AMPHICONSTITUTIONNALITÉ ET DES MUTATIONS DU CONSTITUTIONNALISME CONTEMPORAIN

Par Momo Jean de Dieu, PhD

La récente réforme constitutionnelle visant à instituer un poste de vice-président au Cameroun suscite un débat intense quant à sa constitutionnalité. Les uns soutiennent que cette réforme est anticonstitutionnelle en ce qu’elle violerait l’article 64 de la constitution, qui dispose qu' »aucune procédure de révision ne peut être retenue si elle porte atteinte à la forme républicaine, à l’unité et à l’intégrité territoriale de l’État et aux principes démocratiques qui régissent la République ».

Les autres soulignent quant à eux la parfaite constitutionnalité de la réforme au regard de l’article 5 de la constitution, dont l’alinéa 2, in fine, dispose que le Président de la République « assure, par son arbitrage, le FONCTIONNEMENT RÉGULIER des pouvoirs publics« . Aussi argumentent-ils que l’instauration du poste de vice-président est une nécessité de l’exécutif pour assurer ses missions de continuité de l’État.

À l’observation, les critiques de la réforme constitutionnelle en cours reposent, pour une large part, sur une conception dépassée et formaliste du droit constitutionnel. À travers une approche doctrinale et comparative, nous mettons en lumière, dans cet article, la montée des systèmes constitutionnels hybrides, qualifiés ici d’« amphiconstitutionnalité ».

En mobilisant des auteurs classiques tels que Maurice Duverger et Hans Kelsen, ainsi que des penseurs africains comme Achille Mbembe, nous démontrons que la réforme s’inscrit dans une dynamique contemporaine d’adaptation des institutions aux réalités politiques nationales. C’est pourquoi nous concluons que le débat devrait se déplacer de la question de la validité formelle vers celle de l’efficacité institutionnelle telle que voulue par le président de la République pour rassurer les partenaires nationaux et internationaux du Cameroun.

Cette réforme vise en réalité à réorganiser et à structurer l’exécutif en plaçant dans l’ordre protocolaire, juste après le Président de la République, un vice-président détenteur d’une DÉLÉGATION DES POUVOIRS bien distincte de la délégation de signature dont jouit le secrétaire général de la Présidence de la République. L’ordre protocolaire de l’exécutif se déclinera désormais ainsi : le président de la République, le vice-président, le Premier ministre, le vice-Premier ministre le cas échéant, et ainsi de suite dans l’ordre protocolaire existant.

Il convient de souligner que l’évolution des systèmes constitutionnels contemporains est marquée par une tendance croissante à l’hybridation des formes de gouvernement. Dans ce contexte, la réforme constitutionnelle camerounaise instituant un poste de vice-président suscite des critiques virulentes, souvent fondées sur une lecture restrictive et dogmatique du constitutionnalisme.

Or, comme le rappelait Georges Burdeau, la Constitution n’est pas seulement un texte normatif : elle est aussi une réponse politique à un contexte donné. Dès lors, la question centrale n’est pas de savoir si la réforme correspond à un modèle pur, mais si elle respecte les procédures constitutionnelles et répond aux besoins de gouvernance.

Cet article se propose de démontrer que l’introduction d’une vice-présidence au Cameroun s’inscrit dans une logique d’amphiconstitutionnalité, caractéristique des États contemporains.

La problématique de notre thèse peut être ainsi déclinée : dans quelle mesure l’instauration d’un poste de vice-président au Cameroun peut-elle être considérée comme conforme aux exigences du constitutionnalisme moderne, malgré les critiques fondées sur une conception classique des formes de gouvernement ?

Notre hypothèse est que la réforme constitutionnelle camerounaise est juridiquement fondée et doctrinalement justifiable, en ce qu’elle s’inscrit dans une dynamique d’hybridation des systèmes politiques et de recherche d’efficacité institutionnelle.

Notre analyse s’articulera autour de deux axes :

I. La remise en cause des modèles constitutionnels classiques : l’émergence de l’amphiconstitutionnalité

II. La légitimité fonctionnelle de la vice-présidence dans les États contemporains

I. La remise en cause des modèles constitutionnels classiques : l’émergence de l’amphiconstitutionnalité.

A. Le dépassement de la typologie classique des régimes politiques.

La classification traditionnelle des régimes politiques (parlementaire, présidentiel, semi-présidentiel) apparaît aujourd’hui insuffisante pour rendre compte de la diversité des systèmes contemporains.

Maurice Duverger a démontré que de nombreux États combinent des éléments de plusieurs régimes, donnant naissance à des formes hybrides. Cette hybridation remet en cause toute lecture rigide du constitutionnalisme.

De même, Hans Kelsen insiste sur le fait que la validité d’une norme constitutionnelle repose avant tout sur sa conformité à la procédure de révision, et non sur son adéquation à un modèle théorique.

B. L’amphiconstitutionnalité comme grille de lecture des systèmes contemporains.

Le concept d’amphiconstitutionnalité permet de penser ces systèmes mixtes, dans lesquels coexistent des logiques institutionnelles diverses. Dans le contexte africain, Achille Mbembe souligne que les États postcoloniaux développent des formes de pouvoir spécifiques, souvent éloignées des modèles occidentaux classiques. Cette réalité impose une lecture contextualisée du droit constitutionnel. Ainsi, loin d’être une anomalie, l’introduction d’une vice-présidence participe d’une reconfiguration pragmatique de l’État.

II. La légitimité fonctionnelle de la vice-présidence dans les États contemporains.

A. Un instrument de continuité et de stabilité de l’État.

La création d’un poste de vice-président répond à une exigence fondamentale : assurer la continuité de l’État. Dans plusieurs systèmes, la vice-présidence permet :
– de pallier l’empêchement du chef de l’État,
– d’éviter les crises institutionnelles,
– de garantir une transition ordonnée du pouvoir.

Ces considérations relèvent d’une logique de sécurité juridique et politique, au cœur du constitutionnalisme moderne.

B. Une adaptation aux réalités politiques africaines.

Dans les États africains, marqués par des défis spécifiques (instabilité politique, personnalisation du pouvoir, faiblesse des institutions), l’ingénierie constitutionnelle doit être pragmatique. Joseph Owona a souvent insisté sur la nécessité d’adapter les institutions aux réalités locales, plutôt que de reproduire mécaniquement des modèles étrangers. De même, les analyses de Achille Mbembe sur la « postcolonie » mettent en évidence la nécessité de repenser les structures de pouvoir pour les rendre plus fonctionnelles et plus légitimes. Dans cette perspective, la vice-présidence peut être perçue comme un outil de rationalisation de l’exécutif.

Pour conclure, loin de constituer une rupture avec le constitutionnalisme, l’instauration d’un poste de vice-président au Cameroun s’inscrit dans une dynamique globale d’évolution des systèmes politiques.

Les critiques fondées sur une vision figée des modèles constitutionnels apparaissent, dès lors, insuffisantes. Comme l’enseigne Raymond Carré de Malberg, l’État est une construction juridique et politique en constante mutation.

En définitive, le véritable enjeu n’est pas la conformité à un modèle théorique, mais la capacité des institutions à garantir la stabilité, l’efficacité et la représentation du pouvoir. Le débat gagnerait ainsi à quitter le terrain de l’orthodoxie formelle pour investir celui, plus exigeant, de la performance institutionnelle.

Yaoundé le 10 avril 2026
Références doctrinales:
Maurice Duverger, Institutions politiques et droit constitutionnel
Hans Kelsen, Théorie pure du droit
Georges Burdeau, Traité de science politique
Raymond Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’État
Achille Mbembe, De la postcolonie
Joseph Owona, travaux sur le droit constitutionnel camerounais.

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