Dans une publication consacrée au Pr Maurice Kamto, l’analyste Oscar Njiki dresse le portrait d’un universitaire aux multiples facettes, dont les travaux en droit international, les responsabilités au sein des instances des Nations unies et les productions littéraires ont marqué le parcours. Un hommage intellectuel qui revient également sur son rôle dans le règlement du différend frontalier entre le Cameroun et le Nigeria au sujet de la presqu’île de Bakassi.
Le Pr Maurice Kamto continue de susciter des prises de position sur son parcours universitaire, juridique et politique. Dans une publication dont il précise qu’elle n’est pas récente, Oscar Njiki revient sur les différentes dimensions de la personnalité de l’ancien ministre délégué auprès du ministre de la Justice et président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC).
Intitulé autour de la trajectoire intellectuelle de l’universitaire, son texte présente Maurice Kamto comme un juriste, un théoricien du droit, un acteur de la codification juridique internationale, mais également un poète et un philosophe.
Lire la tribune d’Oscar Njiki :
Pr Maurice Kamto, figure des cimes intellectuelles, n’appartient pas à la catégorie des hommes que l’on rencontre, il appartient à celle des hommes qui adviennent. Esprit complet, esprit total, il s’impose comme l’une des rares synthèses vivantes de la rigueur qui ordonne, de la sensibilité qui humanise et de la profondeur qui éclaire. Avant d’être un leader politique, Maurice Kamto est l’un des rares Africains à avoir écrit des traités qui font le droit international.
1. Le théoricien – Il a posé les fondations
Le juriste est magistral, et le mot est faible pour dire la cathédrale.
En 1983, il écrit Pouvoir et droit en Afrique noire. 545 pages. Ce n’est pas un essai, c’est un traité — c’est-à-dire un ouvrage de référence qui expose de manière complète, systématique et ordonnée l’ensemble d’une matière, ses règles, ses principes et sa jurisprudence, pour servir de fondation à toute la discipline. Il y explique pourquoi les constitutions africaines échouent. Sa thèse reçoit le Prix de la Faculté de Droit de Nice. Depuis, tout étudiant en droit public africain l’a lu. Ce monument lui vaudra le Prix Robert-Delavignette de l’Académie des Sciences d’Outre-mer (1988).
En 1996, il récidive avec Droit de l’Environnement en Afrique (Traité) , le premier complet sur le sujet. Il n’écrit pas sur la discipline, il l’invente quasiment sur le continent.
2. Le faiseur de Sommes – Il passe au-dessus du traité
Il est des hauteurs où le traité ne suffit plus, il faut la Somme — c’est-à-dire l’œuvre collective, monumentale, qui coordonne les meilleurs esprits pour épuiser une matière, article par article.
En 2011, il dirige La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples – Commentaire article par article. 1 628 pages. Ce n’est plus un traité d’auteur, c’est une Somme. Il y coordonne les plus grands juristes pour décortiquer chaque article de la Charte africaine. Aujourd’hui, c’est la bible des Cours africaines des droits de l’homme.
Il enchaîne avec L’agression en droit international (2010) — traité magistral sur le crime suprême — et Droit international de la gouvernance (2013) — traité qui érige la gouvernance en objet de droit. Deux traités enseignés à Paris, Bruxelles, Leiden.
3. Le codificateur – Il écrit le Code du monde
Le sommet d’une carrière de juriste, ce n’est pas d’écrire un livre, c’est d’écrire la loi pour tous les pays.
Maurice Kamto est élu à la Commission du Droit International de l’ONU à Genève — 34 juristes dans le monde chargés de codifier le droit international, de transformer les coutumes en articles de code qui s’appliqueront à tous les États. Il en devient même Président. Son travail y porte notamment sur l’expulsion des étrangers et le droit de la mer. Là où d’autres commentent la règle, il la rédige pour l’humanité.
Agrégé des Facultés françaises de Droit, Doyen honoraire de Yaoundé II, Prix de thèse de la Faculté de Droit de Nice (1983), Prix de l’Académie des Sciences d’Outre-mer (1988), Prix international Boutros Boutros-Ghali (2025), Chevalier, Officier et Commandeur de l’Ordre de la Valeur au Cameroun, Commandeur de l’Ordre de la Valeur au Niger, Chevalier des Palmes académiques du CAMES.
4. Le praticien – Il a fait gagner le Cameroun
Théorie et code ne servent à rien sans victoire pratique. Il a été Agent du Cameroun devant la Cour Internationale de Justice dans le conflit de Bakassi contre le Nigeria. C’est sa plaidoirie et son montage juridique qui ont permis au Cameroun de conserver la presqu’île.
5. Le poète – Il a l’âme des grands
Le poète n’est pas un violon d’Ingres, il est l’autre face du génie. Et là encore, Maurice Kamto n’est pas un amateur qui s’essaie, il est un poète authentique, un poète de race.
Dans Accotements, Sous la cendre les étoiles et ses autres recueils, il ne joue pas avec les mots, il sonde l’abîme. Sa poésie n’est ni décorative ni circonstancielle, elle est métaphysique. Elle dit l’exil intérieur, la cendre qui recouvre encore l’étoile, la douleur de l’homme debout dans un monde en ruines. On y entend Senghor par la noblesse, mais on y entend surtout Kamto par la gravité. Il n’y a pas de juriste qui fait des vers, il y a un poète qui a choisi le droit comme autre langage pour dire le juste. C’est cette fibre poétique qui humanise le monument juridique et qui explique pourquoi sa pensée touche, au-delà des prétoires, les âmes.
6. Le philosophe – Il a pensé avant de vouloir agir
Le philosophe est excellent, il est visionnaire.
L’urgence de la pensée n’est pas l’unique texte philosophique qu’il ait offert, mais il en est la convocation des consciences par excellence, son testament. Ce n’est pas un pamphlet, c’est un essai — pensée libre, incisive, structurée, qui interpelle et qui dérange.
Il y pose une thèse qui a pris vingt ans d’avance sur son temps : le sous-développement africain n’est pas d’abord économique, il est mental.
Tant que l’Africain n’aura pas dépollué son esprit, décolonisé son imaginaire, déconstruit ses réflexes de soumission, aucune démocratie, aucune croissance ne sera possible. Il a compris que la bataille du développement est une bataille philosophique avant d’être politique.
C’est la marque des excellents philosophes : ils ne commentent pas l’actualité, ils annoncent l’époque.
En résumé : la plupart des professeurs commentent le droit. Maurice Kamto est dans la petite catégorie de ceux qui l’ont écrit, l’ont codifié pour l’ONU, et l’ont fait appliquer pour gagner un territoire. Et au-delà du droit, il est de ceux qui ont une âme de poète pour dire la condition humaine et une hauteur de philosophe pour penser le destin du continent. C’est pour cela que les Grands l’appellent Professeur et non Monsieur.
Comment s’étonner que le Cameroun peine à le reconnaître ? Dans un pays où l’histoire politique fut confisquée dès l’aube, où les figures tutélaires comme Ruben Um Nyobe et l’UPC furent arrachées à leur destin par la main coloniale et ses suppôts locaux, le pays n’a jamais connu de véritable homme politique. On a érigé la médiocrité en modèle et le vacarme en pensée.
Maurice Kamto est la rupture. Il est ce que le Cameroun n’a jamais eu à sa tête : un homme politique de fond, nourri à la mamelle de la pensée, guidé par l’équerre de la rigueur, habité par le souffle de la poésie et la clarté de la philosophie. Un homme d’État dans la plus haute, la plus noble acception du terme.
Institution vivante, anomalie lumineuse dans un paysage saturé de faux-semblants, il incarne ce que le Cameroun aurait pu être, si l’Histoire n’avait pas trahi ses fils les plus dignes.
Dans un pays où l’on a trop longtemps confondu le bruit avec la pensée, Maurice Kamto demeure la preuve, silencieuse, éclatante, indomptable, que la grandeur existe encore. Et qu’elle a un nom.
OSCAR NJIKI

