Les nationalistes hindous y verront sans doute une atteinte au sacré. Les autres, un roman aussi intelligent que subversif. Dans « La Voix de Sita », la journaliste Clea Chakraverty campe une avocate qui porte plainte contre le dieu Ram, considéré comme responsable de la situation des femmes dans l’Inde actuelle. Madhu cherche à prouver que l’image de Sita, l’épouse de Ram, a été bafouée dans les versions hégémoniques du « Ramayana », la grande épopée mythologique nationale. Et que cette représentation d’une femme soumise est utilisée aujourd’hui par les fanatiques pour imposer leur vision patriarcale et masculiniste. Dans le climat de chasse aux sorcières qui sévit actuellement en Inde, l’affaire est audacieuse. Bande sonore autant que tableau olfactif, le roman montre la bataille idéologique entre une société laïque riche de sa diversité et les suprémacistes hindous qui répandent une haine couleur safran.
Quelle place occupe le « Ramayana » dans le récit politique des nationalistes indiens ?
Le « Ramayana » est une épopée littéraire profondément ancrée dans la culture populaire, qui a été fortement exploitée dans les années 1980. C’était déjà le cas auparavant mais, dans ces années-là, la diffusion massive de la série télévisée de Ramanand Sagar a contribué à renforcer cette instrumentalisation politique. C’était une représentation très virile, où l’ordre lié aux castes et aux classes sociales était respecté. Son côté kitsch marquait l’effort de séduction du grand public avec une idéologie très marquée puisque ses créateurs étaient très proches de la droite nationaliste de l’époque. Cette frange politique n’avait pas l’ampleur d’aujourd’hui, même si le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, National Voluntary Organization, formation d’extrême droite dont est issu le Premier ministre, Narendra Modi, ndlr) était déjà très présent. Le grand tournant date de décembre 1992, lorsque la mosquée Babri est détruite sous prétexte de retrouver le temple supposément perdu de Ram à Ayodhya. Ce dieu s’est mué en une figure politique à défendre coûte que coûte, quitte à s’en prendre à toute minorité qui viendrait s’opposer à lui.
Quelle est la figure de Sita dans la version classique ?
La déesse incarne une femme sacrificielle, une épouse dévouée, même si elle reste perçue comme forte. C’est aussi une femme soumise à l’ordre social malgré son désir de s’émanciper parfois. C’est le cas lors de l’exil forcé de Ram dans la forêt où Sita s’impose de l’accompagner. Mais elle le fait finalement par dévouement conjugal plus que par volonté de s’opposer à l’ordre établi. Elle est représentée comme une figure de la femme parfaite qui se soumet à l’ordre masculin, celui de son mari, ainsi qu’à l’ordre social et politique de la société dans laquelle elle vit. En miroir, c’est la figure de Bélier…

