La Russie a demandé à ses recruteurs de cesser d’enrôler des combattants parmi les nations « amies », selon les informations recueillies par CNA. Cette révélation a été faite le 23 février par Impact Stories, un média russe indépendant.
La Russie se tourne de plus en plus vers l’Asie, et notamment l’Afrique, pour pallier les pertes considérables subies par son armée dans la guerre contre l’Ukraine.
Cette information fait suite à la publication, le 11 février, d’un rapport de 72 pages par le groupe d’investigation franco-suisse INPACT, dans le cadre de son projet « Tous les yeux sur Wagner ».
Ce rapport révèle des chiffres alarmants concernant l’invasion russe de l’Ukraine : les Africains paient le prix fort, le Cameroun étant le pays le plus touché. Le rapport recense 94 Camerounais morts au front, un chiffre qui passe à 95 si l’on inclut Nkami Watat Serge Christian, recensé comme Algérien et décrit comme « probablement Camerounais ».
Cependant, certains observateurs restent sceptiques quant à la décision de Moscou de cesser de recruter dans des pays amis comme le Cameroun. Ils estiment qu’il pourrait s’agir d’une simple façade destinée à apaiser les alliés africains de la Russie tout en maintenant des opérations de recrutement clandestines.
Le professeur Victor Julius Ngoh, éminent historien et commentateur politique camerounais, fait partie de ces sceptiques. Il déclare : « Il est important de comprendre que ces mercenaires ne sont ni envoyés ni approuvés officiellement par le ou les pays africains concernés. »
Il ajoute : « Les Russes crieront haut et fort si le nombre de morts parmi leurs fils et leurs filles augmente, mais resteront indifférents à l’augmentation du nombre de morts africains combattant à leurs côtés. Cette prise de position de Poutine n’est qu’une opération de relations publiques. »
Les autorités camerounaises n’ont fait aucun commentaire sur le sujet.
Le rapport INPACT mentionné précédemment, intitulé « Le commerce du désespoir », contient les noms de 1 417 recrues africaines qui auraient été enrôlées pour combattre aux côtés de la Russie depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en 2022.
Grâce à une vérification en sources ouvertes, les enquêteurs affirment avoir corroboré l’authenticité des données et confirmé qu’au moins 316 de ces recrues ont déjà été tuées au combat.
Pour le Cameroun, les chiffres sont particulièrement alarmants. Selon la base de données, 335 individus ont été recrutés dans ce pays, soit le deuxième chiffre le plus élevé après l’Égypte (361). Le Cameroun enregistre également le plus lourd bilan de morts confirmés parmi les nations africaines répertoriées. Sur les 316 Africains tués, 94 sont Camerounais.
Ce chiffre passe à 95 si l’on ajoute le nom de Nkami Watat Serge Christian, initialement répertorié pour l’Algérie, à la liste des Camerounais, car Nkami possédait vraisemblablement la double nationalité algéro-camerounaise.
Les enquêteurs estiment que le nombre réel de morts en Ukraine pourrait être bien plus élevé. Au cours de leurs recherches, ils ont identifié des combattants africains publiant des images et des messages depuis le front, dont les noms ne figuraient pas dans la base de données.
Cela laisse penser que le chiffre de 1 417 ne représente qu’une partie du nombre total de combattants africains dans les rangs russes, les Camerounais comptant un nombre significativement élevé de recrues et de morts.
Une tendance croissante au recrutement
Le rapport met en évidence une augmentation constante du recrutement de ressortissants africains ces trois dernières années. Il recense 177 recrues en 2023, 592 en 2024 (un chiffre apparemment reconnu par les autorités russes à l’époque) et 647 en 2025.
L’âge moyen des recrues est de 31 ans. La plus jeune était un Ghanéen de 18 ans, tandis que la plus âgée était un Égyptien de 57 ans. Les données dressent également un tableau alarmant des taux de survie. La durée moyenne de service des personnes décédées n’était que de six mois.
Cinquante et une recrues seraient décédées après seulement un mois de service. La durée de service la plus longue enregistrée parmi les personnes décédées était de 19 mois. Ces données relatives à la survie semblent concorder avec les conclusions indépendantes de CNA. Nous avons identifié cinq Camerounais décédés en Russie et nous nous sommes entretenus directement avec deux de leurs familles.
La 7e brigade indépendante de fusiliers motorisés de la 3e armée russe déplore le plus grand nombre de pertes africaines, avec 49 soldats tués au combat.
Relations russo-camerounaises
Pour mieux comprendre les liens diplomatiques entre le Cameroun et la Russie, il est important de noter que les deux pays ont signé un accord de coopération militaire en avril 2022, quelques mois seulement après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Ces liens étroits expliquent la réticence des autorités camerounaises à critiquer ouvertement la Russie pour le recrutement de Camerounais, qui ont pourtant perdu la plupart de leurs vies dans la guerre contre l’Ukraine.
Le magazine On Policy, dans un article consacré à cette coopération, affirme : « Entre 2017 et 2021, Moscou a signé des accords de coopération militaire avec tous les pays du G5 Sahel. La signature de l’accord entre le Cameroun et la Russie a suscité de nombreux débats quant à son opportunité. Le dernier accord conclu avec le Cameroun a suscité l’inquiétude de nombreux pays occidentaux, et notamment de la France. Quelles pourraient être les conséquences de cet accord sur les relations et la coopération militaire entre le Cameroun et ses partenaires occidentaux ? »
Important Stories, une rédaction russe spécialisée dans le journalisme d’investigation, a publié le 23 février un rapport révélant que les autorités russes avaient restreint le recrutement de mercenaires étrangers en provenance de « pays amis ».
« Important Stories a découvert que les recruteurs russes qui enrôlaient des étrangers pour combattre en Ukraine ont reçu une liste noire de pays d’où il leur est désormais interdit d’importer des mercenaires », indique le rapport. Il précise que cette liste comprend plus de 40 pays auxquels il avait été demandé en janvier de cesser de recruter, notamment au Népal et au Sri Lanka.
En février, plusieurs pays supplémentaires, en plus des 36 déjà cités, auraient pu être ajoutés à la liste noire. Une liste élargie a été publiée par le blogueur irakien Mustafa al-Yasari, qui dénonce les réseaux de recrutement russes dans son pays.
Selon lui, cette liste noire comprend l’Argentine, l’Irak, le Yémen, le Cameroun, la Colombie, la Libye et la Somalie. L’information lui aurait été transmise par un officier russe.
Important Stories écrit : « On ignore qui a pris la décision de restreindre la liste des pays de recrutement et à quel niveau. Il est probable que cette liste soit le fruit de contacts diplomatiques. »
Le rapport d’enquête précise par ailleurs qu’« en 2025, l’armée russe a recruté le plus activement des citoyens du Ghana, du Cameroun et du Kenya – au moins 100 personnes de chaque pays ».
Le coût humain de la guerre
Ces conclusions interviennent alors que la stratégie militaire russe en Ukraine fait l’objet d’un examen international continu. Si Moscou a reconnu recruter des ressortissants étrangers, l’ampleur et l’organisation de l’enrôlement de soldats africains, détaillées dans le rapport, donnent une nouvelle dimension à la portée mondiale du conflit.
Un rapport récemment publié par l’Observatoire africain de la démocratie numérique (ADDO) accuse également l’Ukraine de recruter des mercenaires étrangers pour combattre à ses côtés – un aspect du conflit jusqu’alors peu médiatisé.
Bien que les récentes conclusions publiées par INPACT aient contribué à révéler la gravité de la guerre pour les Camerounais, la couverture médiatique ne commence que maintenant à s’intensifier. CNA et la rédaction de MMI News, ainsi que l’influenceur Clément Toh, figurent parmi les voix les plus influentes dans les médias, sensibilisant le public à l’impact de la guerre sur la population camerounaise. Ce travail de reportage doit se poursuivre afin de contribuer à sauver des vies.
Cependant, le reportage seul ne suffira pas car, comme l’indiquent nos précédents articles, les facteurs économiques jouent un rôle prépondérant dans la décision des Camerounais de rejoindre l’armée russe.
Les autorités camerounaises doivent s’attaquer aux sombres perspectives économiques du pays. Les jeunes ayant un emploi sont moins susceptibles d’être attirés par les salaires plus élevés proposés par la Russie.
CNA a contacté l’ambassade de Russie à Yaoundé par courriel et par téléphone afin d’obtenir des commentaires sur le nombre croissant de Camerounais qui meurent en combattant aux côtés de leur pays contre l’Ukraine. L’ambassade n’a pas encore répondu.







