Fermé depuis 2020 pour des raisons sécuritaires, l’aéroport de Bamenda renaît soudainement à coups de millions. Non pas pour relancer durablement le transport aérien dans le Nord-Ouest, ni pour désenclaver une région meurtrie par des années de crise, mais pour accueillir quelques heures la visite du pape Léon XIV.
Par Charles Armel Mbatchou
Le chiffre donne le vertige : 700 millions de FCFA injectés en moins de quatre mois par Aéroports du Cameroun (ADC) pour remettre à niveau une infrastructure laissée à l’abandon pendant des années. Trente-et-un projets réalisés entre janvier et avril 2026 : aérogare rénovée, pistes rafraîchies, éclairages remis en service, salon VIP modernisé, espaces verts réaménagés, équipements techniques remplacés. Tout cela avec un taux d’exécution annoncé de 100 %.
La question est brutale, mais inévitable : pourquoi fallait-il la venue du pape pour découvrir soudainement que l’aéroport de Bamenda existait encore ?
Car le problème dépasse la simple réhabilitation. Ce chantier met en lumière une logique de gouvernance devenue familière au Cameroun : on n’investit plus selon les besoins structurels du pays, mais selon l’agenda des événements symboliques et des impératifs d’image. L’État — ou ici une entreprise publique — semble capable de mobiliser des centaines de millions lorsqu’il faut accueillir une personnalité internationale, mais demeure étrangement impuissant lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins quotidiens des populations.
Pendant six ans, cet aéroport est resté quasiment hors service. Aucun plan ambitieux de relance n’avait été sérieusement présenté. Aucun débat public sur sa rentabilité, son rôle stratégique ou sa viabilité économique. Pourtant, en quelques semaines, l’argent a été trouvé, les travaux ont été exécutés, les équipements remplacés. Ce contraste est accablant.
Plus dérangeant encore : à quoi servira réellement cet aéroport après le départ du souverain pontife ?
C’est là que le dossier devient politiquement explosif. Car si Bamenda ne connaît ni trafic régulier soutenu, ni activité économique aérienne majeure, ni stratégie claire d’exploitation post-réhabilitation, alors ces 700 millions risquent de devenir un investissement de prestige sans retour concret. Une opération cosmétique financée au nom du protocole.
L’histoire des infrastructures publiques camerounaises est remplie de projets inaugurés en grande pompe avant de sombrer dans la sous-utilisation : stades sans compétitions, bâtiments administratifs désertés, routes détériorées quelques années après leur livraison.
L’aéroport de Bamenda risque désormais d’entrer dans cette galerie des éléphants blancs entretenus uniquement pour les cérémonies.
Le plus ironique est ailleurs : les autorités justifient les travaux par des « exigences sécuritaires et opérationnelles ». Mais si ces exigences étaient si essentielles pour accueillir un visiteur étranger, pourquoi ne l’étaient-elles pas pour les Camerounais eux-mêmes pendant toutes ces années ?
Autrement dit, la sécurité aérienne et la fonctionnalité de l’infrastructure deviennent prioritaires uniquement lorsqu’il faut protéger l’image de l’État devant le regard international.
Ce dossier révèle finalement une contradiction profonde : le Cameroun investit souvent dans l’urgence médiatique plutôt que dans la planification durable. On répare pour impressionner, pas pour transformer. On débloque les budgets pour un événement ponctuel, puis l’infrastructure retombe dans l’oubli dès que les caméras s’éteignent.
Et c’est peut-être cela, le véritable scandale : non pas qu’on ait réhabilité l’aéroport de Bamenda, mais qu’il ait fallu la visite d’un pape pour se souvenir qu’il existait.
Charles Armel MBATCHOU
Journaliste engagé
Analyste politique et chroniqueur
Historien d’art

