Avant de réfléchir aux issues possibles de la situation actuelle, il faut sans doute d’abord s’interroger sur ce qui s’est passé et sur ce qui se passe. Affirmer d’emblée qu’il y a crise est dangereux. Le mot rebattu risque de masquer plus qu’il ne désigne des phénomènes précis dont la conjonction crée des problèmes. Elle impose l’urgence d’une décision lorsqu’il s’agit d’analyser de quoi est faite la conjoncture et les stratégies qu’elle rend possibles ou concevables. L’effervescence des interprétations visant à définir la situation actuelle (crise politique ? impasse ?) montre, d’une part, qu’il existe une incertitude sur la situation actuelle ; d’autre part, que sa définition en termes de crise (sociale ? politique ?) ne crée pas l’accord. Acceptons le mot, cependant, pour le moment.
Au vu des prises de position et du comportement des différents protagonistes du conflit (gouvernement, élus, syndicats, manifestants et grévistes), s’il y a incertitude ou crise, ce n’est pas du côté du gouvernement mais plutôt du côté de l’opposition à la réforme des retraites. Que faire pour gagner votre procès ? Là aussi des solutions sont recherchées. Miser sur le Conseil constitutionnel ? Multiplier les grands événements ? Lancer une nouvelle grève ? Trouver une « porte de sortie pour Macron » ? Leur incertitude est due au succès spectaculaire, et sans doute en partie inattendu, des actions menées jusqu’à présent. Solide alliance jusqu’ici de tous les syndicats (rarement conclue aussi fermement). De formidables succès, donc, et pourtant… rien. Une telle fermeture à toute négociation s’inscrit dans la lignée des précédents épisodes de contestation depuis les années 2000 où la seule réaction des gouvernements (gauche et droite) était le silence et la répression policière.
« Depuis les années 2000, la seule réaction des gouvernements a été le silence et la répression policière. » Annie Collovald, professeure émérite de science politique
Le gouvernement d’Elisabeth Borne ne semble pas directement ébranlé de cette manière. Il poursuit sa routine : les actions de l’extrême droite qui gagnent en importance incontrôlée sont ignorées, poursuite de diatribes de plus en plus violentes contre l’opposition de gauche (« ultragauche » qui s’en prendrait aux institutions…) et grande discrétion sur LR, qui constitue aujourd’hui une « groupe parlementaire de droite, proche des idées du RN. C’est « le cabotinage pseudo-érudit des responsables politiques en manque d’arguments pour justifier les dérives répressives de la République », selon les mots de feu Catherine Colliot-Thélène. Ici, pas de crise, le gouvernement « tient bon », pas d’effondrement de la séparation entre secteurs de l’État (pour reprendre le politologue Michel Dobry), pas de « décrochage » des soutiens (dans le monde économique,…

