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Michelle Ndoki : « sourd est le gouvernement, sourd il restera »

L’avocate en exil espère profiter de la CAN pour dénoncer le musellement dont est, selon elle, victime l’opposition. Pour JA, cette figure du MRC réagit à la condamnation de ses camarades par un tribunal militaire et au silence que s’impose Maurice Kamto.

Elle n’a pas remis les pieds au Cameroun depuis le mois de juin 2021. Michelle Ndoki l’assure, elle fait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire et elle ne peut plus revenir sans risquer des poursuites. L’information n’a jamais été ni confirmée ni infirmée par les services de police que Jeune Afrique a contactés mais, prudente, l’avocate a choisi l’exil – en Côte d’Ivoire – pour ne pas avoir de nouveau maille à partir avec la justice.

Blessée par balle

Militante emblématique, la vice-présidente de la branche féminine du Mouvement de la renaissance du Cameroun (MRC, de Maurice Kamto) a été arrêtée à trois reprises entre 2018 et 2020.

Au cours d’une manifestation organisée le 26 janvier 2019, l’avocate avait été prise en chasse par la police dans la rue et blessée par balle à la jambe. Pendant que Yaoundé s’employait à éteindre la contestation née de la proclamation de la réélection de Paul Biya quelques mois plus tôt, Michelle Ndoki avait dû se cacher pendant plusieurs semaines. Finalement arrêtée, elle avait été emprisonnée pendant huit mois à Kondengui, à Yaoundé, avec d’autres dirigeants et militants du MRC.

Aujourd’hui, elle veut profiter du fait que les regards sont braqués sur le Cameroun qui accueille, jusqu’au 6 février, la 33e édition de la coupe d’Afrique des nations (CAN) pour attirer l’attention sur la situation des droits humains dans son pays.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous quitté le Cameroun ?

Michelle Ndoki : Je suis partie pour ne pas tomber dans le piège que l’on me tendait. La dernière fois que j’ai été arrêtée, le 20 novembre 2020, j’ai été interrogée sur mes liens avec les séparatistes anglophones. On m’a ensuite reproché de faire entrer des armes sur le territoire camerounais en collaboration avec eux.

C’est une accusation très grave, qui relève des lois sur le terrorisme. Et on sait qu’au Cameroun, les faits n’ont pas besoin d’être fondés pour déboucher sur une condamnation sévère. L’objectif est de réduire au silence toute voix discordante, de briser les vies et les volontés. Des centaines de personnes – des prisonniers politiques ! – croupissent d’ailleurs dans les geôles camerounaises.

Mais aucun mandat d’arrêt n’a été émis contre vous…

Il n’y a pas de mandat d’arrêt, mais une interdiction de sortie de territoire, qui a été émise après que je sois partie du Cameroun et alors même que j’ai quitté le pays tout à fait officiellement.

Je n’ai jamais fait mystère du fait que je m’étais installée à Abidjan depuis la fin du mois de novembre 2020, et je suis revenue tout aussi officiellement au Cameroun, pour de courts séjours, en mars et juin 2021.

La manœuvre des autorités est d’autant plus pernicieuse que cette interdiction de sortie ne m’a jamais été notifiée. Je l’ai appris tout à fait par hasard. Cela signifie que si je m’étais à nouveau rendue au Cameroun pour rendre visite à ma famille ou pour toute autre raison, j’aurais été prise dans une souricière, sans aucun moyen d’en sortir.

Lorsque j’ai été arrêtée en février 2019 [à la frontière avec le Nigeria], ils avaient procédé de la même manière. Il n’y avait aucun mandat d’arrêt contre moi, juste une interdiction de sortie du territoire. Cela avait suffi pour m’enfermer pendant huit mois et pour me poursuivre pour un crime passible de la peine de mort : les charges ne sont jamais bien difficiles à inventer une fois que vous êtes entre les mains de l’appareil répressif.

Certains de vos camarades du MRC, des civils, ont récemment été condamnés par le tribunal militaire de Yaoundé. Cela n’est-il pas étonnant ?

Ce verdict est bien la preuve de ce que je vous dis. D’autant que plusieurs des personnes condamnées avaient été appréhendées dans des circonstances ubuesques : Alain Fogue a été arrêté devant le domicile de Maurice Kamto dans la nuit du 21 au 22 septembre 2020 ; Olivier Bibou Nissack a été interpellé chez lui, sous le prétexte qu’il était convié à une rencontre avec un haut commis de l’État.

Il n’y a pas eu de procès puisque les avocats désignés pour les défendre ont fini par renoncer pour protester contre l’impossibilité totale de faire leur métier : ils n’ont jamais su quels étaient les faits constitutifs des infractions ni eu accès aux prisonniers. Les règles les plus élémentaires de procédure, comme celle qui veut que des civils ne soient pas jugés par des tribunaux militaires, ont été bafouées.

Le message est très clair : ce gouvernement fait ce qu’il veut, il exerce sa toute-puissance sur nos vies et sur nos corps. Les procès sont des mascarades. Il s’agit purement et simplement d’une démonstration de force, d’une action politique visant à museler toute parole contestataire.

L’opposition dispose-t-elle encore de leviers pour inverser ce rapport de force ou faire entendre sa voix ?

Sourd le gouvernement est, sourd il restera. Mais nous avons un levier, c’est le peuple camerounais.

Le gouvernement ne nous écoute pas ? Changeons d’interlocuteur et parlons à ceux qui ont fait ce gouvernement et qui lui permettent de rester. Cela demande de l’ingéniosité, de l’adaptabilité et de l’audace : il faut créer des alliances, y compris avec ceux qui ne semblent pas être nos amis. Mettre en lumière tous les coups bas, rejeter les silences complices et, surtout, oser penser que l’on peut y arriver.

Samuel Eto’o y est arrivé, il a été élu à la présidence de la Fecafoot, et le peu d’égard avec lequel il a été traité lors de la cérémonie d’ouverture de la CAN montre que cela n’était pas le choix [des autorités]. Alors oui, il nous reste des leviers.

Vous prônez le retour à la paix dans les régions anglophones. Comment appréciez-vous la situation actuelle sur le terrain ?

Il suffit de regarder les informations pour avoir une réponse à cette question : nous, les avocats, avons perdu un confrère et le Sénat a perdu l’un de ses membres quand Me Henry Kemende a été abattu à Bamenda par des hommes armés non identifiés, le 12 janvier. Un autre de nos confrères, Me Ivo Aloh Njuh, a été blessé par balles aux deux jambes dans les environs de Buea moins de 24 heures plus tard. Un magistrat a été enlevé. Des témoignages font aussi état de tirs nourris et réguliers à Bamenda… La situation ne s’est pas améliorée, mais on essaye de nous le faire oublier. Ce n’est pas acceptable et nous devons poursuivre nos efforts pour créer les conditions d’un vrai dialogue entre les parties en conflit.

La CAN peut-elle permettre de mettre en lumière ce conflit qui est passe pour être l’un des plus négligés au monde ?

C’est évident. Comment les travailleurs migrants auraient-ils pu faire avancer les discussions sur la législation les concernant au Qatar, ou faire abolir la kafala [système de parrainage], s’ils n’avaient saisi l’opportunité qu’offrait l’organisation, par Doha, de la Coupe du monde de football ?

Dans le contexte camerounais, la CAN est une occasion à ne pas manquer pour tous les opprimés, qu’ils appartiennent à l’opposition ou qu’ils viennent des régions où la violence règne.

À cet égard, je dois dire que je ne comprends pas le silence absolu que s’impose Maurice Kamto et qu’il impose à tous les militants qui brûlaient de crier au monde leur souffrance. Quand on reçoit la visite d’invités de marque dans une maison en deuil, on ne cache pas le corps et on n’interdit pas les lamentations. On associe l’étranger à notre douleur, même si ses larmes n’ont pas à être aussi abondantes que les nôtres.

Jeune Afrique

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