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Le Covid-19 au Cameroun : quelles leçons ?

Stéphane M’Bafou

La pandémie du Coronavirus est devenue réalité dans notre pays, depuis que le 05 mars 2020, le ministre de la Santé publique a annoncé par voie de communiqué, la détection d’un premier cas, un citoyen français d’origine camerounaise, venu pour un court séjour.

On observe de ce jour une poussée exponentielle de cas dépistés positifs au Covid-19, pour atteindre 66 ce 24 mars 2020, avec désormais un décès, comme l’a annoncé le ministre chargé de la Santé. Trois foyers sont identifiés, à savoir Yaoundé, Douala et Bafoussam.

Placé en télétravail depuis ce 24 mars 2020, j’échappe à la vigilance de mon DRH pour tirer quelques leçons de  la crise sanitaire actuelle.

Que nous révèle le Covid-19 sur nous-mêmes ?

Le premier constat est que le lien social, entendu comme la force qui lie entre eux les membres d’une communauté sociale et qui établit des règles sociales entre les individus, se distend chaque jour davantage au Cameroun.

Sinon comment comprendre le quasi-consensus sur la banalisation d’un péril dont la survenance était inévitable ? On peut ainsi penser que le Covid-19 a révélé une crise du lien social, dont les manifestations sont à rechercher dans le déclin de l’autorité, la faiblesse du vivre- ensemble et l’individualisme forcené.

Le Covid-19 nous apprend également, à supposer que nous l’ignorions, que nous vivons dans une société du spectacle, où le paraître prime l’être, où le capital prime l’humain. En effet, des rassemblements socioéconomiques drainant des foules nombreuses ont été organisés à grand renfort de publicité, alors que le Cameroun était déjà atteint.

Si l’autorité administrative a manqué l’occasion de prendre ses responsabilités, il n’en reste pas moins que nous sommes tous responsables de cet aveuglement collectif.

Le Covid-19 nous révèle que notre rapport à la loi et aux conventions sociales n’est pas sain, comme, l’atteste l’attitude de certaines élites qui ne se sentent tenues de respecter ni les règles de droit, ni les règles de bienséance.

En effet, l’opinion publique s’émeut de plus en plus de ce que ces dernières peinent à être exemplaires et affichent parfois un comportement social déroutant, comme si la posi-, tion d’autorité valait brevet d’immunisation. Que dire du citoyen ordinaire, qui enfreint allègrement ici ou là, la plupart des règles édictées par les pouvoirs publics pour faire barrage à la propagation du virus.

La diaspora camerounaise n’a pas été en reste, elle dont certains membres ont enfreint le confinement décrété en France, -pour prendre des vacances au pays, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît.

En matière d’efficacité de l’action publique, le Covid-19 nous révèle que certains choix d’investissement ces dernières années, ont mis, l’accent sur les dépenses de prestige au détriment de l’hôpital, en crise, sous-équipé, laissé à lui-même dans le plus grand nombre de cas, en zone urbaine comme en zone rurale.

Le traitement salarial des soignants (infirmiers, techniciens de santé, médecins) est ainsi parmi les plus faibles du marché, alors même que nos vies reposent entre leurs mains.

Malgré les initiatives en cours et les emprunts souscrits parfois à des taux élevés, le plateau technique n’arrive pas à être mis aux normes internationales, ne serait-ce qu’à Yaoundé et Douala, accréditant l’idée selon laquelle les politiques publiques de santé dans les faits, n’ont pas anticipé les besoins réels de la société.

A titre d’illustration, même si des projets sont à l’étude, le Cameroun ne dispose toujours pas, 60 ans après les indépendances, de centre de référence dédié à la prise en charge du cancer ou des maladies cardiovasculaires.

La pandémie révèle surtout que nous n’avons pas su tirer les leçons au plan sanitaire,/des principales catastrophes intervenues dans notre pays ces 30 dernières années, notamment Monoun, . Nyos, Nsam, Eseka, etc.

La crise actuelle révèle enfin que la coordination de l’action gouvernementale présente des fragilités importantes. En effet, la gestion de la crise semble être l’affaire du seul ministre de la Santé publique, dont les efforts au demeurant, méritent la considération et la gratitude de la nation.

Cependant, s’il y a au Gouvernement des individualités à forte valeur ajoutée, le fait est que le collectif peine à s’élever au niveau des enjeux et des défis auxquels le pays est confronté.

En effet, au-delà c|e la crise, le Gouvernement n’arrive pas à écrire le récit national camerounais, esquissé par la stratégie nationale de développement, la vision Cameroun 2035.

Qu’est-ce qui doit changer ?

Nous voici donc, confinés pour certains, exposés pour d’autres, nous demandant tous de quoi demain sera fait. Il convient de ne pas céder à la psychose, mais néanmoins de jeter un regard lucide sur ce que nous enseigne la crise, ainsi que sur la manière dont nous nous projetons dans l’avenir.

Le Covid-19 nous enseigne que la vie est fragile et éphémère (pour celles et ceux qui en doutaient), que l’essentiel n’est pas dans le prestige, les honneurs, le pouvoir ou l’argent, mais dans le capital humain et dans la restauration du lien social, garant de la cohésion sociale.

La crise sanitaire actuelle appelle chacun de nous, pouvoirs publics, leaders réels ou supposés, secteur privé, société civile, citoyens ordinaires, à (re)mettre l’homme au cœur du projet national. Elle nous interpelle sur la nécessité d’investir davantage et durablement dans le capital humain de la nation.

La capacité d’anticipation de notre administration est appelée à évoluer, pour rencontrer pleinement le monde globalisé dans lequel nous vivons. L’Etat doit également faire sa mue en matière de communication de crise et de gestion des crises, en intégrant les dimensions économique et sociale.

En effet, si les mesures prises par le Gouvernement le 17 mars dernier étalent indiquées, il faut regretter l’insuffisante préparation de ces dernières. L’annoncé de la fermeture des frontières est intervenue moins de 6 heures avant l’entrée en vigueur de la mesure.

La conséquence est que de nombreux camerounais alors en train de retourner dans leurs foyers, sont depuis ce jour “confinés » dans des aéroports, notamment Addis-Abeba, Nairobi, Istanbul, etc.

Il me serait difficile de ne pas évoquer ici le cas de cinq de mes collègués en déplacement au Sénégal suite à un mandat reçu du Programme des Nations-Unies pour le Développement, qui sont dans l’impossibilité de rentrer depuis le 22 mars 2020, date de la fin de leur mission. En plus de la fermeture de nos frontières, ils subissent désormais la fermeture de celles du Sénégal, jusqu’au 17 avril 2020.

En ces temps troublés, ils auraient certainement choisi de disposer dans le cadre des mesures gouvernementales, d’un délai raisonnable leur permettant de rentrer et de se réchauffer à l’affection des leurs.

Au regard de l’évolution de la situation de pays cornue la Chine, l’Italie, l’Espagne, la France, les USA, etc., il convient de prendre conscience, de manière collective, de ce que nous sommes probablement au bord d’une catastrophe pire que celle du Lac Nyos qui tua près de 2000 personnes en août 1986. Cette catastrophe sanitaire peut être évitée, pour peu que la réponse sociale et la réponse étatique soient appropriées.

Il est souhaitable à cet effet, que toutes les hypothèses permettant de stopper la propagation du virus soient envisagées, y compris le confinement de la population dans les foyers identifiés (Yaoundé, Douala et Bafous-sam à cé jour), comme le permet la Loi n° 90-47 du 19 décembre 1990 relative à l’état d’urgence.

Il convient également d’atténuer les effets de la crise économique qui pointe à l’horizon, en soutenant dès à présent les entreprises, dont certaines ressentent avec acuité les effets de la pandémie depuis plusieurs mois déjà.

Une attention particulière devrait être apportée aux TPE, aux PME et au secteur informel, particulièrement les personnes dépen dantes de l’économie de sub sistance.

L’Etat et les banques nationales devront prendre toute leur part dans la relance économique post Covid-19. Les mesures incitatives prises par le Gouvernement du Sénégal tracent déjà la voie à suivre.

Surtout, ne perdons pas de vue que l’effort de solidarité nationale doit nécessairement prendre en compte les couches vul nérables, dont beaucoup n’auront pas les moyens de s’offrir le traitement en cas d’exposition et de dépistage positif au Covid-19. La réflexion en cours au niveau des pouvoirs publics ne man quera certainement pas d’intégrer cette catégorie à la réponse globale à apporter.

Fabien Eboussi Boulaga, philosophe camerounais, aimait à dire qu’une « société qui se ment n’apprend rien. Elle est condamnée à vivre dans le chaos permanent. Se mentir à soi-même c’est retu ser de se plier aux leçons de la vie, de l’histoire, de la rencontre avec les autres ». Il s’agit désormais, tout en se prémunissant de l’exposition au Covid-19, de se plier à ses leçons, ainsi qu’à celles de l’histoire.

Au moment d’achever ces lignes, le pays apprend le décès de Manu DIBANGO, des suites du Covid-19 Manu DIBANGO était un peu le père ou le grand-père de beaucoup d’entre nous. Son départ dans ces circonstances attriste énormément Il aura porté haut les couleurs de l’Afrique, de sa terre d’origine le Cameroun, et de s§ terre d’accueil, la France.

C’est aussi cela que le Covid-19 nous arrache : nos symboles, un peu de notre passé, beaucoup de notre avenir. De la réponse des autorités qui conduisent notre destin, dépendra l’avenir de notre nation. Leur responsa bilité est grande

* Consultant international en gestion publique et gouvernance.

Il a co-dirigé l’ouvrage « Améliorer l’efficacité de l’Etat au Cameroun » paru aux éditions l’Harmattan en octobre 2019.

Source: Le Jour

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