Apparue et en partie pacifiée, la Colombie reste un pays tourmenté où à certains endroits la loi de la rue prévaut encore. Par exemple, dans les quartiers chauds de Bogota comme Santa Fe ou Los Martires, où la prostitution abonde aux côtés du trafic de drogue. Une ambiance déjà capturée en 1977 par Ciro Duran dans Enfant, un documentaire remarqué sur la survie des enfants de Bogota livrés à eux-mêmes. C’est dans le même contexte et les mêmes lieux, que Fabian Hernandez connaît bien pour les avoir fréquentés dans sa jeunesse en tant que fan de hip-hop et de breakdance, qu’il a tourné son premier film, un varon (un homme »). Il décrit le parcours mouvementé d’un adolescent de 16 ans, Carlos (Felipe Ramirez), dont la mère est en prison. Le ton est donné dès les premières images où, dans le foyer religieux qui les accueille, de jeunes délinquants témoignent devant la caméra et expliquent pourquoi ils ont une attitude brutale et font preuve d’une virilité exacerbée : simplement pour survivre.
Un drame de plaine ordinaire
Hernandez analyse le cycle de la violence masculine en utilisant le prisme de l’œuvre de Michel Foucault et en se référant à des notions telles que « thanatopolitique » ou « nécropolitique ». Il montre ainsi comment Carlos, qui a tout d’un adolescent sensible – il semble presque féminin malgré la dureté qu’il affiche constamment –, est constamment incité à commettre l’irréparable, mais y résiste. Cela résulte d’une série de situations délicates dans lesquelles se retrouve Carlos, qui manœuvre pour échapper au destin et sombre dans la solitude, sans pouvoir retrouver sa mère – son seul rêve.
On aurait pu parler d’une spirale de violence si le cinéaste n’avait pas décidé de casser les schémas et clichés sur la loi de la rue. Car, au départ, le film semble être un drame ordinaire des basses terres où, sous couvert de réflexion sociale, on attise le spectacle violent (comme dans de nombreux films américains sur l’univers du ghetto). Mais en fait, sans déroger au réalisme documentaire, Hernandez dévie de la trajectoire attendue et oriente le film vers une forme d’attente et d’abstraction, qui se traduit par des pistes de plus en plus indéfinissables, où Carlos déambule dans les rues, hésite, se perd. Autrement dit, tout en offrant un instantané très précis, nourri de témoignages de véritables protagonistes sur cette violence endémique, le réalisateur, qui connaît bien le milieu, en propose un antidote. Il s’éloigne des codes et des postures qui n’expriment que de la souffrance (voir la scène où Carlos est humilié, ce qui en dit long sur son agresseur totalement désemparé) et transforme les victimes en prédateurs. Cette œuvre dure et encourageante convainc presque plus par son caractère décevant (le spectateur est frustré par une catharsis traditionnelle) qu’un énième drame dans le domaine sanctionné par…

