Pourquoi la mixité scolaire est-elle un enjeu majeur ?
Il y a une raison philosophique : qu’une génération puisse grandir dans un contexte de séparation, sans affronter l’altérité, n’est pas conforme aux principes républicains et est plutôt inquiétant pour l’avenir. Cela pose un problème de modèle de société. L’autre raison est que la ségrégation est une très forte anomalie dans notre système éducatif. Elle explique les moindres performances, les différences de réussite entre les enfants. Elle induit une rupture d’égalité entre eux.
Qu’en est-il des initiatives et expérimentations qui ont ou ont eu lieu dans ce domaine ?
Ils montrent qu’il n’y a pas de solution unique, mais que des leviers d’action existent. Changer la sectorisation des collèges en est une. On peut les repenser en les adaptant aux spécificités des territoires, par exemple en fonction des services de transport et pas seulement en fonction de la proximité géographique. Ensuite, il y a ce que j’appelle le réaménagement du territoire scolaire, c’est-à-dire penser autrement l’implantation des établissements. C’est ce qui a été fait dans l’expérimentation menée à Toulouse, où des élèves de lycées du quartier du Mirail ont été re-scolarisés avec succès dans des établissements du centre-ville. D’autres expérimentations, comme les sectorisations multi-collèges, ou des approches uniquement basées sur des algorithmes, comme Affelnet, montrent plus de limites.
La ségrégation est une anomalie très forte de notre système éducatif. » Choukri Ben Ayed, sociologue
Il ne suffit pas de mélanger artificiellement les élèves : il faut une préparation, il faut un soutien pédagogique, il faut des enseignants formés à l’hétérogénéité des classes… Il faut aussi allouer des moyens aux établissements : une des conditions de la réussite à Toulouse a été limité à 25 élèves par classe. L’autre dimension est qu’il faut arrêter de compter sur le volontarisme. Un cadre national est nécessaire, qui permette à tous les acteurs – éducation nationale, collectivités territoriales, syndicats d’enseignants, parents d’élèves, caisse d’allocations familiales, voire l’ANRU (Agence nationale pour le renouvellement urbain) – d’avancer ensemble sur la durée. Aujourd’hui, ce cadre n’existe pas.
Quelle peut être la place de l’enseignement privé ?
Il n’est pas seul responsable de la ségrégation. Il y a aussi l’évitement scolaire envers le public, surtout depuis l’assouplissement de la carte scolaire qui visait, sous Nicolas Sarkozy, à instaurer une logique marchande. Il faut donc d’abord agir de manière vertueuse dans le secteur public pour réduire la pression exercée par le secteur privé. Mais en fait, l’enseignement privé ne peut constituer un îlot au sein d’une République laïque et indivisible. Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’elle…

