Électricité au Cameroun : trois chantiers pour transformer la nationalisation en réussite durable (TRIBUNE)

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L’État a racheté Eneo. Le décret du 4 mai 2026 en a fait la Socadel, société publique à actionnaire unique. Une occasion historique s’ouvre. Trois chantiers, chiffrés et à portée de main, peuvent en faire une réussite durable pour le Cameroun.

Les faits d’abord. Le 19 novembre 2025, l’État conclut avec le fonds britannique Actis le rachat de ses 51 % dans Eneo. Il règle 78 milliards de FCFA le 10 février 2026. Le 4 mai, un décret transforme l’entreprise en Société camerounaise d’électricité, capital de 43,9 milliards, État actionnaire unique. La Sonel de 1974, privatisée en 2001 au profit de l’américain AES, cédée à Actis en 2014, redevient publique.

Sur le papier, le Cameroun n’a jamais autant contrôlé la souveraineté sur son électricité. Le défi qui s’ouvre maintenant est de transformer cette autorité retrouvée en capacité d’agir au quotidien. C’est cette rencontre entre le pouvoir formel et le pouvoir réel qui fait une souveraineté énergétique complète. La bonne nouvelle : les leviers pour y parvenir sont identifiés, documentés et largement à la main de Yaoundé.

Un chiffre le résume. Depuis le 18 mars 2025, le barrage de Nachtigal tourne à pleine puissance : 420 mégawatts, près de 30 % du Réseau interconnecté Sud. Son exploitant facture 10 milliards de FCFA par mois, que l’énergie soit consommée ou non. Cette clause dite take-or-pay n’a rien de scandaleux : sans elle, aucun des onze bailleurs n’aurait financé un chantier de 786 milliards. Encore faut-il payer. Début 2026, les arriérés atteignaient 70 milliards, sept mois de factures. L’exploitant a dû activer une garantie logée à la Société Générale, à Paris.

Au moment où l’État reprend la main sur son électricité, la solidité financière de son principal barrage repose encore sur un mécanisme de garantie externe. C’est précisément ce que la nationalisation doit permettre de corriger : rapatrier non seulement le capital, mais la confiance.

Le politiste Philippe Zittoun a montré, dans La fabrique politique des politiques publiques (Presses de Sciences Po, 2013), qu’une décision publique produit son effet politique dès son annonce, mais que sa réussite se joue ensuite, dans la mise en œuvre. Le décret est l’acte fondateur ; le branchement des foyers en sera l’accomplissement.

L’histoire récente du secteur éclaire ce qui compte : dès 2005, l’économiste Pierre-Olivier Pineau observait que la privatisation peinait à tenir ses promesses, non à cause du privé lui-même, mais parce que les institutions d’encadrement manquaient de moyens. La leçon vaut pour toutes les structures de capital. Les études menées sur 47 pays d’Afrique subsaharienne (Imam et al., Energy Policy, 2019) convergent : ce qui améliore l’accès et la gestion, c’est un régulateur indépendant et outillé. Renforcer l’ARSEL est donc l’investissement le plus rentable qui accompagne la Socadel.

D’où trois chantiers. Concrets, chiffrés, à la main de Yaoundé

Premier chantier : que l’État client soutienne l’État actionnaire. En 2024, environ 59 milliards de FCFA de créances sur l’État et ses administrations restaient impayés. S’y ajoute la compensation tarifaire, l’écart entre le tarif politique et le coût réel, estimée entre 70 et 100 milliards pour 2025. La solution existe : prélever les factures d’électricité à la source, sur les dotations budgétaires des administrations, et loger dans un compte séquestre les 10 milliards mensuels dus à Nachtigal. Un mécanisme sans investissement lourd, aux effets immédiats : l’État-client devient le meilleur allié de l’État-actionnaire, et chaque facture payée à l’heure renforce la crédibilité du secteur tout entier auprès des financeurs.

Deuxième chantier : traiter les pertes du réseau comme la première centrale du pays. Une part importante de l’électricité produite se perd avant d’atteindre le compteur : lignes vétustes, branchements irréguliers, factures non recouvrées. Les modélisations publiées sur le système camerounais (Ayuketah et al., Energy Strategy Reviews, 2022) chiffrent le gisement : réduire les pertes éviterait jusqu’à 44 % des capacités nouvelles prévues, pour un bénéfice économique pouvant atteindre 25 %. Un mégawatt récupéré coûte moins cher qu’un mégawatt construit, et il ne dépend d’aucun bailleur. Traduction opérationnelle : des objectifs annuels de réduction des pertes, inscrits dans le contrat de performance de la Socadel, publiés, et sanctionnés par l’ARSEL.

Troisième chantier : rendre le solaire décentralisé finançable. Le solaire raccordé est passé de 0 mégawatt en 2015 à 63 mégawatts en 2024, porté par la décentralisation réglementaire engagée après 2017 (Mbasso et al., Energy Strategy Reviews, 2025). Quand le cadre juridique suit, les mégawatts arrivent. Le Compact énergétique national promet un code des mini-réseaux pour fin 2026 : c’est le bon calendrier. Sa réussite se jugera à un critère simple : qu’un projet de mini-réseau puisse être financé par une banque locale, ce qui suppose un tarif adapté, un guichet unique d’autorisation et des garanties partielles. L’enjeu est dimensionné : la planification spatiale chiffre l’accès universel entre 7,8 et 10,4 milliards de dollars d’ici 2035, avec un rôle significatif pour les mini-réseaux photovoltaïques (Ouedraogo, Energy Strategy Reviews, 2023). Réseau centralisé et solutions décentralisées avanceront d’autant plus vite qu’ils avanceront ensemble.

Reste l’horizon régional, qui prolonge les trois chantiers. L’interconnexion avec le Tchad, plus de 1 000 kilomètres de lignes financées par la Banque mondiale, la BAD, la BID et l’Union européenne, doit faire du Cameroun un exportateur de 100 à 150 mégawatts vers N’Djamena vers 2027-2028. Exporter, c’est monétiser la rente hydraulique et faire du pays le pivot électrique de l’Afrique centrale. La discipline de paiement intérieure en est le socle : c’est elle qui rassurera les partenaires régionaux et les financeurs de demain.

Le taux d’accès à l’électricité avoisine 65 %, moins en zone rurale : c’est là que la souveraineté retrouvée peut changer des vies, et vite. La Socadel recevra dans les prochains mois son diagnostic, sa restructuration de dette, son plan de redressement. Elle démarre avec un capital rare : l’attention du pays et la volonté politique au plus haut niveau. Premier jalon à sa portée : une facture de Nachtigal payée à l’échéance. Ce signal-là vaudra tous les discours, et il est atteignable dès cette année.

Par Romain Blachier
Expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, enseignant en politiques énergétiques, consultant. Il exerce dans le secteur de l’énergie renouvelable.

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